À Handidanse, rien n’est impossible à celui qui danse
À Handidanse, rien n’est impossible à celui qui danse
Dans les vestiaires où les élèves de maternelle ont oublié leurs manteaux la veille, cinq adolescentes s’embrassent et se mettent à murmurer les nouvelles de la semaine ; la question ne se pose pas se savoir laquelle a un handicap, et laquelle n’en a pas. Gabin fait irruption, grand prince aux cheveux de blé dans son fauteuil, d’où il se penche d’un air toujours rêveur.
Dans ce gymnase de Boulogne-Billancourt, ces jeunes s’apprêtent à vivre avec intensité ce moment qui ne ressemble ni à un sport, ni à un cours de danse ou à une médiation artistique. La danse ici, c’est le sérieux mêlé au rêve. L’inattendu et la rigueur. La beauté d’un espace qui s’ouvre en permanence.
Infirme moteur cérébral avec des troubles autistiques associés, Gabin a commencé à fréquenter les ateliers juste avant l’épidémie de Covid. Ses parents ont été d’emblée « embarqués » : « L’idée d’être en fauteuil et de pouvoir aimer faire de la danse était contre-intuitive pour moi, mais ça a été une très belle surprise », évoque Frédérique Lelièvre, mère du jeune homme qui vit en institution où il ne « se passe pas grand’chose ».
À chaque atelier, Gabin engrange la joie de retrouver un groupe mélangé, le plaisir de la musique à laquelle il est très sensible, et le goût de se dépenser. « Gabin a l’air dans la lune, comme ça, mais on sent à quel point cet endroit est une parenthèse de bien-être, qui est tout sauf une activité ‘occupationnelle’, poursuit Frédérique Lelièvre. « Ici, on n’essaie pas de faire semblant de danser, on est là pour aboutir à un vrai spectacle, c’est du sérieux. Et l’équipe prend en charge chacun, c’est saisissant. » Le premier spectacle où son fils a foulé la scène, « d’une émotion incroyable », l’a bouleversée.
En dansant, les poids s’envolent
Et ce samedi matin, ce n’est pas un atelier ordinaire, ni pour Gabin, ni pour les autres « Juniors », le groupe d’adolescents d’Handidanse, qui compte aussi un groupe « Adultes ». Le grand spectacle des 30 ans se prépare avec une intensité presque grave. Au centre du gymnase, le cercle se serre et des bras jaillissent vers le ciel.
Adnan, danseur bénévole, soutient Gabin en lui prenant le bras comme pour décrocher la lune ; Suzanne semble soulever le globe terrestre sur ses paumes grandes ouvertes. « Je me sens comme un oiseau », témoigne la jeune fille de 15 ans, qui vient avec son syndrome de Prader-Willi, fidèle à ce groupe où « tout le monde est pareil ».
« Quand je danse, j’ai un sentiment de pureté, je ne sais pas comment dire. C’est comme si on me retirait le poids que je porte chaque jour, toutes les choses qu’on attend de moi, toutes les choses que je dois faire, comme faire toujours attention à mon poids… »
Ici la différence ne change rien, et elle change tout. « Ma différence est une force, ça, je le savais déjà, mais à Handidanse on est tous là pour la même chose, même si on a différents handicaps : on danse tous pour la même raison, et ça fait comme une communauté où on s’entraide. » Très excitée de voir approcher le spectacle de fin d’année, elle vit pendant l’atelier des moments de découragement, « j’y arriverai pas », mais une fois, deux fois, trois fois, les autres l’encouragent. Et à chaque fois, elle reprend le geste suspendu.
«Quand je danse, j’ai un sentiment de pureté, je ne sais pas comment dire. C’est comme si on me retirait le poids que je porte chaque jour. » Suzanne
Agathe, aujourd’hui, renâcle à se mêler aux autres. La jeune fille aux cheveux sombres qui tranchent sur son teint pâle, s’allonge sur une poutre, pour jouer avec ses mains comme avec des adversaires imaginaires. Ces derniers temps, l’adolescente sourde cherche son identité, – plus encline qu’avant à chercher une place dans la communauté sourde qu’avec un groupe où tout le monde est différent.
Avec une patience infinie, Raffaella Gardon, une des danseuses thérapeutes, jongle avec fermeté entre ce besoin d’Agathe de ne pas fusionner avec le groupe, et la nécessité de faire aboutir les chorégraphies. « Quand je regarde ma fille sur scène avec Handidanse, il se dégage une grâce, et elle sort soudain du personnage ordinaire un peu houleux surtout en ce moment, évoquera Aurélie Billard, mère d’Agathe. « Je peux l’admirer avec un autre regard. C’est un moment où elle ne cherche pas, ou elle ne cherche plus, à s’adapter à un monde normal ».
Un horizon sans limites
Tony Fercoq, avec sa carrure souple de basketteur qui contient une tendresse inattendue, ne manque pas un atelier. L’éducateur, qui a toujours mené des projets de danse dans les institutions où il travaille, est impressionné par l’envergure artistique du projet. «Dès le début j’ai été saisi de voir un spectacle grandeur nature, on a totalement dépassé l’idée d’une ‘restitution’, s’enthousiasme l’homme qui se dit «honoré» d’appartenir à l’aventure Handidanse, depuis ses débuts comme stagiaire en danse contemporaine et médiation. «Avant, je portais déjà ce regard d’accueil inconditionnel de la personne avec toute sa singularité et son potentiel. Mais ici, c’est un regard totalement partagé, et c’est ça précisément qui nous rend créatifs. On a un horizon devant nous, sans limites !»
Les danseurs donnent d’ailleurs leur avis, sur un placement, un geste, un duo à former. Chacun porte une vision du monde singulière, qui pourrait risquer de l’en extraire : ainsi Agathe se plaît à lancer haut le ballon ivoire, puis à s’écarter instinctivement du groupe quand Gabin, lui, s’exalte d’un coup pour ensuite retomber dans une sorte de rêverie douce, mais c’est le contraire de l’isolement qui se produit : à chaque instant le groupe renaît, coopère, et fabrique minute après minute une danse qui fait fusionner deux mondes parfois étrangers l’un à l’autre. «J’en ai des frissons, glisse Tony, quand je vois cette présence naturelle de chacun, qui trouve sa juste place. L’immobilité n’est qu’apparente: il y a toujours du mouvement, même chez le moins mobile. Et ce mouvement intérieur fort de l’être, on l’a tous.De là peut naître la poésie».
Une mini-société
« Très souvent, les personnes qui ont les plus grandes difficultés, de lourds appareillages, sont des maîtres pour nous – parce que sans cesse, elles se sur-adaptent à un monde qui n’est pas construit pour elles », pose Pamela Paniagua Sanchez, danseuse thérapeute depuis douze ans, qui fait rayonner l’esprit d’Handidanse et réfute le concept même d’inclusion. « À Handidanse, on crée une mini-société dans laquelle on met tout en place pour que les personnes se sentent totalement à l’aise dans la danse ; on invente un espace pour elles, comme dans l’architecture où l’on parle aujourd’hui de design universel. »
Surtout, la relation est supérieure à la performance : « Comme danseurs, on se pose un tas de questions à résoudre : comment faire pour que ma danse soit moins exagérée, ou avec moins d’artifices ? Pourquoi ? », s’interroge Pamela. « Parce que l’idée première, c’est de trouver d’instinct un lien humain : si je fais mes sauts, mes pirouettes, je ne vais pas pouvoir aller vers la personne qui a peu de mobilité. » Ces « maîtres en mouvement » que sont notamment les personnes polyhandicapées, qui ont inspiré tant de danseurs, créateurs, stagiaires passés par Handidanse, en ont fait un laboratoire de la relation humaine, dont le prochain spectacle s’est justement baptisé Étreintes.