Balbutio, le théâtre où le handicap s’efface
Tandis que le public est plongé dans le noir, seul un halo blanc éclaire l’avant-gauche de la scène où est installé un piano à queue. Pascal Dessein, musicien improvisateur, avance à petits pas vers l’instrument. Il tapote le couvercle, les cordes, et transforme le piano en percussion. Son introduction musicale sonne comme une promesse : celle de créer un monde à partir de rien, d’adapter et de bouleverser les usages. Ce matin, dans les fauteuils feutrés du théâtre du Conservatoire régional de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), les spectateurs mêlent des enfants d’une classe de primaire, d’autres suivis en instituts médico-éducatifs (IME), et des adultes de foyers d’accueil médicalisés (FAM) d’Île-de-France.
Vêtus de noir, les comédiens Matthieu K’Danet et Mireille Jaume s’élancent sur scène, se scrutent et se poursuivent dans des mimiques clownesques qui provoquent les rires du public. « Ce spectacle est une surprise : pour le construire, il suffit d’avoir envie de jouer ! », lance au public Matthieu K’Danet, cocréateur de Balbutio. « Qui veut nous rejoindre ? ». Des dizaines de mains volontaires se tendent. Un jeune homme, son casque antibruit sur les oreilles, est invité à monter sur scène.
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Le dispositif scénique est simple, mais étudié. Des objets « relationnels », un pour chacun des douze tableaux, sont autant de matières pour déclencher le jeu et raconter une histoire. Une corde, une bouée ou encore un tube en fourrure synthétique sont proposés. Dans ce premier tableau, un cube blanc a été disposé au centre. Le jeune homme au casque le frappe en rythme, suivi par Pascal au piano, qui entonne un jazz léger. La scène devient un pas de trois improvisé entre eux. Puis, paumes contre paumes, Matthieu K’Danet et son invité dansent comme des mimes parfaitement synchrones. Sans un mot, ils semblent se comprendre et anticiper leurs mouvements. Les barrières du langage s’affaissent pour laisser les corps s’exprimer.
Dans Balbutio, les comédiens sont des « accompagn’acteurs », contraction d’acteurs et d’accompagnants. « Les improvisateurs nous emmènent dans leur monde, ils initient et nous les suivons », détaille Matthieu K’Danet. Ainsi, quand Aïcha monte sur scène et pousse des sons stridents, Mireille reprend ses cris en écho. L’enfant, non verbale, le comprend instinctivement et surenchérit, créant un nouveau langage. Le mimétisme est souvent utilisé dans les improvisations, tout comme les comiques de répétition. « Il y a des mécanismes qui reviennent, parfois induits par la musique de Pascal », précise Mireille Jaume.
Le jeu comme langage universel
L’association Zigzag a créé le spectacle en 2017, mais Balbutio est l’aboutissement de dix ans de recherche au cours d’ateliers dans les structures médico-sociales. « Pour certains handicaps sévères, on a vite compris que l’apprentissage du clown et du théâtre traditionnel ne pouvait pas passer par des consignes verbales », rapporte Matthieu K’Danet. Cependant, ce projet n’est pas une démonstration de la capacité des publics porteurs de handicaps à jouer. « Ce n’est pas un spectacle sur le handicap, mais sur le jeu comme langage universel, ajoute-t-il. Un espace où tous les univers sensibles se rencontrent ».
Balbutio s’inscrit dans une forme d’art brut qui permet de sortir des normes culturelles, académiques et sociales du théâtre. Le clown, « éternel apprenant débordant de confiance », devient un outil magique et innovant. Et en cas de panne d’inspiration, l’acteur reste un soutien. « L’improvisation est un saut dans le vide, mais il se passe toujours quelque chose dès lors qu’on établit un lien avec la personne », assure Mireille Jaume.
« Les personnes dites ‘empêchées’ dans le quotidien sont plus libérées que les ‘ordinaires’, qui se brident davantage. »
Plus la représentation avance, plus les spectateurs sont nombreux à vouloir monter sur scène. Les enfants sont arcboutés contre leurs sièges, dans l’espoir d’être choisis. « Les personnes dites ‘empêchées’ dans le quotidien sont plus libérées que les ‘ordinaires’, qui se brident davantage », remarque Matthieu K’Danet. À l’instar de Kelly, 31ans et Mounia, 55 ans, accueillies dans un FAM pour adultes avec un handicap mental à Châtillon (Hauts-de-Seine). Sur scène, Kelly s’est emparée d’un gigantesque ballon blanc qu’elle fait voler et rebondir avec douceur. « Ce ballon m’a fait penser à ceux qu’on lâche en hommage aux enfants malades, évoque la jeune femme à la sortie du spectacle. Mais je voulais faire rire les enfants et leur apporter du bonheur ».
À ses côtés, Mounia a multiplié les acrobaties et les roulades avec Mireille, qu’elle a fait virevolter. « J’adore la danse, j’ai fait de la zumba plus jeune, et j’avais envie d’extérioriser ma joie », confie-t-elle, encore amusée par l’expérience. Avec elle, une couverture de survie devient une guirlande scintillante qu’elle place autour de son cou, puis sur le pianiste. D’habitude, l’objet est utilisé pour son côté brillant ou le bruit de frottement quand on la déplie. « On découvre de nouveaux usages et le public ne cesse de nous surprendre », explique Mireille Jaume.
Balbutio inspire aussi les professionnels. « C’est si beau de les voir se révéler ! », s’exclament en chœur Marie et Océane, éducatrices au sein de l’IME Alfred Binet des Mureaux (Yvelines). Elles se disent impressionnées par les enfants, même si leur groupe a déjà assisté à une représentation l’année passée. « C’est un merveilleux outil pour apprendre à gérer le stress, pour se présenter et pour l’estime de soi », admire Capucine Pujol, psychomotricienne. Elle imagine déjà son groupe de théâtre s’en imprégner.
Faire bouger les murs
Grâce à sa forme libre, le spectacle Balbutio se décline en plusieurs versions, notamment pour des musées, pour inventer de nouveaux espaces de rencontre et de création accessibles à tous. L’initiative revient à l’association Zigzag, qui propose des formations sur-mesure pour les acteurs du secteur médico-social, les praticiens en médiation artistique, ainsi que les aidants.