L’invisible et la foule

Chroniques Points de vue

L’invisible et la foule

Charlotte de Vilmorin
Publié le   à 8h17
3 min
portrait de Charlotte de Vilmorin

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La visite de Léon XIV avait nourri chez moi l’attente que l’Église donne à voir qu’elle était prête à dépasser le «magistère de la fragilité», dans un élan où les personnes handicapées ne seraient plus seulement l’objet de sa charité mais actrices de sa vie.

Et les semaines précédentes semblaient me donner raison car sur les plateaux, de jeunes porteurs de trisomie 21 racontaient leur joie de servir la messe du pape, faveur qu’ils avaient eux-mêmes sollicitée auprès de Léon lors d’une audience à Rome.

Samedi, place de la Concorde, je les ai cherchés des yeux avec enthousiasme. Mais seuls les séminaristes étaient en réalité présents à l’autel, comme le diocèse de Paris l’avait d’ailleurs annoncé, et les quatre cents servants venus de toute la France se tenaient à proximité de l’espace liturgique, hors du champ des caméras.

« Tandis que le pape descendait les Champs-Élysées vers la Concorde, la foule hissait des bébés à bout de bras pour qu’ils soient bénis. Et parmi eux, plusieurs enfants, parfois lourdement handicapés, passés de main en main avec la même évidence, la même simplicité, et le même souffle que les autres.« 

J’avoue ma déception, car ce que l’on ne montre pas finit trop souvent par ne pas compter… Et le signe aurait été si fort ! Mais l’invisibilité n’est pas l’absence. Les jeunes étaient là, dans leur tenue de service, mêlés à d’autres garçons -et à des filles, ce qui n’est pas une mince nouvelle dans un pays où le service de l’autel demeure encore largement une affaire masculine.

Mais il y a surtout eu cette image que personne n’avait prévue et qui m’a bouleversée par sa spontanéité. Tandis que le pape descendait les Champs-Élysées vers la Concorde, la foule hissait des bébés à bout de bras pour qu’ils soient bénis, les parents les confiaient aux gardes suisses, qui les portaient jusqu’à lui. Et parmi eux, plusieurs enfants, parfois lourdement handicapés, passés de main en main avec la même évidence, la même simplicité, et le même souffle que les autres. Rien de spectaculaire, aucun protocole particulier, simplement des bras qui se tendaient et se relayaient jusqu’à ce que l’enfant arrive là où il devait arriver.

J’en ai été profondément émue. Cette image était un cadeau merveilleux, car ce que la liturgie n’avait pas su montrer, le peuple de Dieu l’a accompli sans même y penser, comme la chose la plus naturelle du monde. Certes, ces enfants étaient portés plutôt qu’acteurs, et porter n’est pas faire agir. Mais être porté par une foule qui ne s’interroge pas une seconde sur la légitimité de votre présence, c’est être chez soi, sans le moindre doute.

Je ne désespère pas pour autant de voir un jour les personnes handicapées prendre une place visible au cœur des célébrations, et je continuerai de l’appeler de mes vœux.

Mais je repars avec ce fruit précisément : là où les obstacles demeurent, il se trouve une foule pour porter ceux qui ne peuvent franchir seuls la distance, et c’est par là que commence une Église vraiment habitée par tous, dans la joie la plus simple.

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