Mgr Brac de la Perrière : « J’attends du pape qu’il manifeste l’amour spécial de Jésus auprès des personnes handicapées »
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Je m'abonneLe Saint-Père arrive en France dans trois jours. Quelles attentes particulières sont portées dans les rangs des personnes fragiles, avec un handicap, souvent en marge des grands rassemblements ?
Au-delà de l’attente générale de tous les Français, qui est de découvrir ce pape et son message de paix, les personnes fragiles ou handicapées seront heureuses d’entendre des paroles qui manifestent l’intérêt spécial de Jésus pour elles. Elles ont vraiment leur place dans l’Église et dans la société, et j’attends moi-même du pape Léon XIV qu’il puisse s’adresser à elles en leur montrant qu’elles sont particulièrement l’objet de l’amour de Jésus, qui s’est montré plus proches des plus pauvres et des malades.
L’attention visible aux personnes avec un handicap semble avoir pesé dans le programme, entre la rencontre avec l’association À bras ouverts à Paris ou la Fondation OCH à Lourdes. Y avez-vous contribué ?
Notre pôle a porté, auprès du comité d’organisation, le désir que le pape puisse rencontrer des personnes handicapées et qu’elles aient vraiment leur place. Cela semble avoir été entendu puisque plusieurs rencontres sont intégrées dans les trois jours. Symboliquement, c’est important: l’Église se doit de manifester de manière visible la place que les pauvres, et notamment les personnes handicapées, ont en son sein.
Vous parlez des « pauvres », ce qui nous ramène à l’encyclique de Léon XIV Dilexi Te, sur l’amour envers les pauvres. Mais peut-on vraiment dire que le handicap est une forme de pauvreté ?
La pauvreté telle que je l’évoque nous est commune à tous, à moins de refuser notre fragilité. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de richesse: bien sûr que la présence des personnes porteuses de handicap est en soi une richesse pour la société et l’Église. Mais à partir des pauvretés, chacun avec sa vie propre, sa personnalité, est un don pour l’Église.
Le fait que le pape rencontre au même moment les personnes avec une pauvreté matérielle et sociale, et celles avec un handicap, a-t-il un sens ?
Ce sont bien sûr deux formes différentes de pauvreté, même si, au sujet de la fragilité humaine, Jésus ne fait pas de différences entre les uns et les autres. Rappelons que l’on a dans l’Évangile deux séries de Béatitudes : ‘heureux les pauvres de cœur’, et puis ‘heureux vous, les pauvres’. Chacun porte sa fragilité, et a quelque chose à révéler à partir de ce qu’il vit. Mais chacun a une place dans le corps de l’Église, avec ses dons et ses limites ; c’est la même « magnifique humanité » dont parle le pape. Léon XIV, dans son encyclique, a souligné la richesse de la fragilité et l’importance de prendre soin. Il a alerté aussi sur l’illusion de construire un surhomme, capable d’échapper aux limites de notre humanité. Il a mis chacun à sa place. Ce n’est pas parce qu’on est puissant qu’on doit occuper toujours le devant de la scène, des petits peuvent y monter, comme ce sera le cas lors de cette visite en France.
Le point commun de ces deux formes de « pauvreté » serait-il le sentiment fréquent d’être exclus, ou à la marge, d’une Église parfois embourgeoisée ?
L’Église court toujours le risque d’un entre-soi chez les personnes qui ont l’habitude de se fréquenter, laissant d’autres à la marge, surtout ceux qui sont différents. On le trouve déjà dans l’Évangile, avec les apôtres qui font écran, et la foule qui fait écran, à ceux qui sont sur le bord de la route. Jésus, précisément, va s’arrêter devant ceux qui l’appellent. Là, c’est ce que va faire le pape. C’est important de rappeler toujours cette exigence: il faut mettre les pauvres au centre. Ils ne sont jamais suffisamment au centre. Jésus lui-même s’identifie à ceux qui sont rejetés pour en faire des points d’appui de son Église, et nous savons bien que c’est de la manière dont nous accueillerons toujours les plus pauvres que nous manifesterons le mieux le visage du Christ.
« Jésus lui-même s’identifie à ceux qui sont rejetés pour en faire des points d’appui de son Église. »
La halte du pape à Lourdes au centre de son voyage est-elle en soi un signe fort adressé aux plus fragiles ?
Lourdesest ce lieu emblématique de renversement des valeurs: ceux qu’on ne voit jamais y sont toujours devant. Je pense aux personnes malades, handicapées, celles qui sont souvent isolées dans leur institution. Là, elles sont visibles. Là, elles sont l’objet de l’attention de tous. Or, l’Église est invitée à témoigner de ce qui se vit précisément à Lourdes. Rappelons que le pape lui-même y vient comme un pèlerin, au milieu de tous, en même temps qu’il est notre pasteur. Il nous rappelle la démarche de Jean-Paul II, venu deux fois Lourdes: la première fois en pleine santé, vraiment comme pasteur, mais la deuxième fois, comme malade, et ces deux images sont complémentaires. La proximité avec les pèlerins de Lourdes est éminemment importante. Derrière, il y a un appel à la relation. Car tant de personnes qui semblent aller bien, ou avoir tout pour elles, se sentent en réalité terriblement seules, à cause d’un manque d’écoute et de dialogue. La société meurt de cet isolement. On rêve d’être autonome, et on meurt d’être autonome, à force de ne pas vouloir être dépendant…
Initialement, Léon XIV devait se rendre à la Maison Jeanne Garnier, épicentre des soins palliatifs, lieu de grande dépendance…
Cela aurait été un beau signe, car le passage de la loi sur l’euthanasie, avec ses dérives sous-jacentes, génère une inquiétude pour toutes les personnes qui se sentent inutiles. Des personnes demandent la mort parce qu’elles se sentent un poids pour la société. Il est capital d’envoyer ce signal: la fécondité d’une personne ne dépend pas de la valeur du PIB qu’elle peut produire. Cela étant, c’estun combat pour nous tous, de montrer la valeur inestimable de chacun, même dans la plus grande faiblesse.
Le thème retenu pour la visite du pape est « Pour que le monde ait la vie », est-ce un encouragement en ce sens ?
Les gens attendent d’être encouragés à vivre, à aimer la vie, à accueillir la vie qui vient de Dieu, même au cœur de l’épreuve. Le refus de la vie, certaines idéologies nihilistes, sont à l’œuvre, mais on voit bien, au cœur de toutes ces attentes suscitées par l’arrivée imminente du pape, mais aussi à travers les demandes de baptême et le renouveau spirituel en France, que les Français attendent qu’on dise et redise le sens de la vie même, et qu’on les aide à espérer. «Pour que le monde ait la vie», c’est une phrase de Jésus lui-même: «Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et la vie en abondance.» Bien sûr, la souffrance peut être extrêmement difficile, je l’ai expérimenté cet été avec une amie qui a beaucoup souffert avant de mourir, alors même qu’elle était allée à Lourdes pour demander la grâce de ne pas souffrir. Jésus aussi avait demandé à ne pas souffrir, et il a souffert. La souffrance fait partie de notre condition humaine – on a toujours de nombreux moyens pour la combattre -, mais elle est beaucoup plus supportable avec l’amour. Dans les lieux de soins palliatifs et l’accompagnement de la grande dépendance, il s’agit de donner de la vie aux jours plutôt que des jours à la vie.






