J’aime me poser cette question, ces derniers temps : ne serais-je pas autiste moi-même ? Une telle interrogation m’aurait semblé parfaitement saugrenue il y a sept ans, avant le diagnostic tardif de ma fille Roxelane, qui a établi son trouble du spectre autistique (TSA). Entre-temps, la recherche médicale a accompli d’immenses progrès, et depuis une dizaine d’années, les chercheurs ont mis en évidence l’importance de la dimension génétique dans l’apparition du trouble. Sans entrer dans le détail des phénomènes passionnants des mutations génétiques s’opérant d’une génération à l’autre, nous sortons toujours plus de l’époque – pas si ancienne –, où les mères étaient culpabilisées du fait d’une vision psychanalytique des causes de l’autisme. Il m’apparaît alors évident de m’interroger sur mes éventuels traits autistiques à moi, ceux que j’aurais pu transmettre à ma fille.
Concrètement, je passe à mon propre crible le diagnostic d’autisme qui repose sur plusieurs dimensions. L’existence de troubles de la communication et des interactions sociales ? En dépit du souvenir de difficultés relationnelles que j’ai pu avoir adolescent, je pense m’en sortir pas trop mal sur cet axe. Même si, avec l’âge, ma patience s’érode, mes soubresauts d’humeur gagnent en intensité, et je supporte de moins en moins les discussions sans intérêt. Des intérêts restreints ? Il me semble plutôt faire le parcours inverse. J’ai des souvenirs d’enfance où je me passionnais intensément pour certains sujets ou certains jeux, et ne faisais que cela. Aujourd’hui au contraire, il me semble que l’éparpillement me gagne et c’est davantage l’hyperactivité qui m’envahit. Des comportements répétitifs ou stéréotypés ? J’ai mes petites manies, probablement quelques tocs, mais rien de significatif. Il faut aussi prendre en considération les stratégies de compensation qui viennent surmonter, voire masquer le trouble ; peut-être que mes aptitudes sont bonnes sur ce champ-là.
Alors, autiste ou non ? En vérité, mes réponses varient selon les jours et mon humeur. Un médecin sera probablement plus tranché mais je n’ose en solliciter un. Tout cela ne changera strictement rien pour Roxelane, mais en procédant ainsi à mon auto-diagnostic, j’éprouve une connivence accrue avec ce qu’elle peut vivre : j’ai comme un pied dans son univers. Une forme de soulagement me saisit, comme si le handicap n’était plus cette météorite surgie de nulle part, venue percuter notre famille. En revanche, je ne dirai pas cela de la déficience intellectuelle, dont souffre ma fille en plus, et qui perturbe de façon grave et irrémédiable ses facultés d’apprentissage et d’adaptation.
Je pense à tous ceux qui m’ont indiqué avoir ressenti un énorme soulagement en découvrant adultes, vers 30 ou 40 ans, qu’ils étaient diagnostiqués TDAH ou TSA. Ils ont pu enfin mettre de la lumière sur les difficultés relationnelles et sociales qu’ils ont traversées dans leur jeunesse. Certes, j’entends aussi des voix, pas forcément malveillantes, clamer que de nos jours, on voit des autistes et des TDAH partout. Peu importe à mes yeux, car ce qui compte avant tout, c’est la manière dont le vit dans sa propreexistence. Ce qui importe, c’est si ce diagnostic peut apporter du discernement, sortir de la culpabilité, et ouvrir des perspectives.
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