Schizophrène ou pas, le même salaire
Schizophrène ou pas, le même salaire
Offrir l'article
L'offre d'article est réservée aux abonnés. Abonnez-vous pour offrir gratuitement des articles à vos proches.
Je m'abonneLe temps des larmes à sécher sur le trottoir devant l’école maternelle et du goûter « spécial rentrée »est passédepuis longtemps dans notre famille. Pour autant, ce mois de septembre sent toujours le cartable et les trousses fraîchement remplies. La ligne de départ, le coup d’envoi ne sont pas réservés aux seuls scolaires,étudiants ou enseignants.
Au début de l’été, lorsque d’autres annonçaient réussites et projets universitaires, j’avais jeté un œil à Paul, dont le cursus scolaire a volé en éclats l’année de son bac, il y a sept ans, avec la première décompensation. Les premiers délires, la première crise. Il a bien tenté de reprendre un cursus, lequel s’est avéré incompatible avec l’établissement d’un traitement, la découverte et la prise en compte de la maladie.
Cet été, il y a eu le mariage du bon ami d’enfance. Paul n’a rien dit à son annonce. Juste : « Ah ouais, quand même.Ça passe vite le temps !»
« Paul m’apprend à voir le travail accompli. Même si ce travail est à refaire, encore et encore, avant de parvenir à une stabilité espérée. »
Cette rentrée en est-elle vraiment une pour Paul ? Mon fils me semble parfois comme « àl’arrêt ». J’avoue mon impatience, formatée que je suis, moi aussi, pour« aller de l’avant », quoi qu’il en coûte. Parce que voilà, chaque année, les saumons remontent le torrent, c’estépuisant mais c’est ainsi.
Paul m’apprend, à son insu, à voir le travail accompli. Même si ce même travail est à refaire, encore et encore, avant de parvenir à une stabilité espérée. Il m’a lancé cet été : «Regarde, s’il te plaît, ce que j’ai fait ! » Il parlait d’un coup de fil, passé à une association qui l’accompagne. Je n’avais pas mesuré l’ampleur de l’effort, de la réussite. Je n’avais pas ouvert les yeux assez grands.
Alors, je pense à ce maître d’un domaine viticole, qui sort, à chaque heure de la journée, jusqu’à la dernière. Il va rencontrer, écouter, embaucher des ouvriers pour travailler dans sa vigne. À chacun, il va donner le même salaire. Quelle que soit son heure d’arrivée. Parce que ce qu’il souhaite avant tout, peu importe le temps qui s’écoule, c’est de voir chacun avec Lui, dans cette vigne*.
Quelles que soient les vignes dans lesquelles nous travaillerons cette année, je nous souhaite d’y prendre le soin et le temps nécessaires à la rencontre avec les autres ouvriers. Tous, quelle que soit leur heure d’arrivée.
*Pour lire ce très beau texte : Évangile de saint Matthieu, chapitre 20, verset 1 à 16.
Journaliste radio, auteur de la série de podcasts « Gueules cachées », Laetitia Forgeot-d’Arc livre son regard intérieur sur la vie avec son fils Paul, atteint de schizophrénie.