Vie affective et sexuelle : « Mon fils ressent un manque profond »
« Fabien a un handicap léger qui n’a jamais été défini. Il a parlé très tard, et bien que discret, montrait quand même une capacité d’être en contact. Jusqu’à ses 16 ans, il a fait des études normales, et après une section spécialisée, a passé un diplôme de taille des vignes pour travailler en ESAT. Nous avions l’impression de le mettre à l’abri, tout en lui donnant une certaine autonomie. Fabien sait qu’il a quelque chose de différent, mais il n’en dit rien.
La sexualité ? Dans notre milieu, on n’en parlait pas beaucoup. Ce que je ressens, c’est que Fabien est très conscient des choses : par exemple, il s’est souvent comparé à son aîné, « tu vois, lui il est marié, il a des enfants, moi je le serai jamais ». Je lui disais qu’il pourrait avoir un jour une vie affective, mais sans plus. Peut-être que notre silence n’a pas aidé son cheminement.
À lire aussi le reportage : À l’ESAT de Meudon, rompre le silence lié à la vie intime
Lorsqu’il a eu 25 ans, nous avons voulu lui faire prendre son autonomie : Fabien est parti habiter en foyer jeunes travailleurs. Tout se passait plutôt bien, il avait quelques contacts ; il a même fait un voyage en Allemagne avec ses amis du foyer. Comme il n’a pas pu rester dans ce lieu d’habitation en raison de la limite d’âge, nous l’avons poussé à prendre un appartement près de la maison, pour qu’il vive seul.
« Il utilisait son téléphone pour des rendez-vous avec des call-girls. »
Au début de l’épidémie du Covid, il venait de temps en temps chez nous, mais c’est seulement au bout de trois mois que je suis allé chez lui, pour réparer une fuite d’eau. Je me suis alors rendu compte que sa vie seule avait été trop lourde à gérer. Lui nous disait que tout allait bien, mais en réalité, c’était une catastrophe : dans son appartement, il y avait des emballages partout ; des dizaines de sacs de courses jonchaient le sol, et des centaines de DVD de pornographie.
À ce sujet, je lui disais que ça n’était pas bien. Je crois qu’il en était conscient, mais il disait en haussant les épaules : « C’est comme ça. » Je lui disais : « ça n’est pas ça l’amour », mais cette réponse ne lui suffisait certainement pas. Et puis, il utilisait son téléphone pour des rendez-vous avec des call-girls. Là encore, je lui glissais que ça n’allait pas. ça s’est calmé au moment où il a quitté son appartement : on l’ a alors repris à la maison, mais deux ans après mon épouse est tombée malade, puis elle est décédée.
« Son désir est là, mais il ne l’exprime pas beaucoup. Ce n’est pas évident pour moi : je n’ai pas d’outils pour l’aider. Je me sens démuni pour en parler. »
Depuis, Fabien fait de plus en plus d’absences à l’ESAT, sans doute à cause de ce deuil douloureux à vivre, mais aussi du contexte qui est moins favorable pour lui au travail. Il n’a plus d’amis et vit un peu de harcèlement : plus il est absent, plus les autres le dénigrent. Comme il ne va pas très bien, il est suivi par une psychiatre, qui lui donne des médicaments : il en résulte qu’il est souvent mal fichu, et moralement ça n’améliore pas les choses.
Quand on se promène, Fabien se retourne sur les filles : il y a certainement un manque profond en lui de ce côté-là. Son désir est là, mais il ne l’exprime pas beaucoup. Ce n’est pas évident pour moi : je n’ai pas d’outils pour l’aider. Je me sens démuni pour en parler.
D’autant que cette question de la vie affective n’est pas ma priorité en ce moment : il me faut déjà désamorcer sa peur des autres à l’ESAT. Fabien a peur de ses chefs, il a peur des réactions de ses homologues. Son médecin l’incite à passer en temps partiel, mais je ne suis pas d’accord. Déjà que mon fils n’a pas vraiment de liens d’amitié durables, s’il réduit son travail, je crains une pente glissante.
Fabien fait quand même du scoutisme. Il est depuis de nombreuses années dans une troupe adaptée. Il a toujours beaucoup aimé la fréquenter : il est content lorsqu’il revient. Mais ses relations n’auraient-elles pas été différentes dans un groupe ‘normal’ ? Fabien reste sur une frontière.
Aujourd’hui, c’est un peu le chat qui se mord la queue : s’il est mal dans sa peau et n’a pas assez de liens affectifs, sa capacité à aller vers les autres se réduit, et ça le rend triste. Comment pourrait-il être plus heureux ? Mon fils reste fondamentalement malheureux et ce n’est pas ce que je veux. S’il avait évolué dans le milieu ordinaire, est-ce que ça ne l’aurait pas tiré vers le haut, favorisé d’autres types de relations ? Je pense qu’il aurait été capable d’évoluer autrement.
Que répondre à sa frustration ? C’est indéniable qu’il a un besoin profond, et les aspects physique et affectif sont importants pour lui. »
À lire aussi : Vie affective et sexuelle : «On sent qu’elle veut séduire mais c’est difficile de savoir où elle en est »