Vie affective et sexuelle : « Il y a clairement un désert dans la formation ! »
Comment avez-vous commencé ces formations ?
J’ai une formation de conseillère conjugale et d’éducatrice à la vie. Je n’avais jamais été en contact avec le handicap. Quand un premier établissement public, à Saint-Étienne, m’a contactée pour parler de vie affective et sexuelle avec leurs résidents handicapés, je ne me suis pas tout de suite sentie légitime. Mais je me suis laissé embarquer car j’ai constaté qu’il y avait clairement un désert dans la formation. Puis, des responsables d’une colocation où résident des personnes handicapées mentales, sont venus me solliciter pour ce même sujet.
Quelles sont les attentes des personnes que vous accompagnez ?
J’observe de grandes disparités en fonction des handicaps. Quand je crée des groupes, j’essaie de faire attention au niveau intellectuel de chacun. Car les demandes ne sont parfois pas du tout les mêmes. Chacun arrive avec son vécu, ses représentations. Certains n’ont jamais été amoureux, d’autres ont vécu des traumatismes, certains sont en couple quand d’autres sont encore très enfantins… J’aime faire un tour de table en demandant : « Que veut dire l’amour pour vous ? » Pour certains, ce seront leurs parents, leurs amis… Il ne faut pas mettre toujours de la sexualité là où il n’y en a pas. Il m’arrive de proposer des groupes de partage non mixtes sur certaines séances. La parole peut davantage se libérer.
Il y a de tout dans la formation à la vie affective et sexuelle… Vous, quel est le cœur de votre enseignement ?
Oui, si on fait mal les choses, étant donné leur vulnérabilité plus grande, on risque de les choquer et de les abîmer. En Esat, on m’a raconté qu’une soi-disant formation à la vie affective était devenue un cours de masturbation en direct !
Ma pédagogie, c’est plutôt de s’émerveiller de qui on est, pour ensuite vouloir prendre soin de notre personne. Je travaille souvent sur les émotions. Pour aider les résidents à les repérer, les nommer, et les partager. Je préfère partir du cœur car c’est plus universel. Ensuite, je parle du corps. J’utilise aussi beaucoup de matériel, comme des poupées russes qui s’emboîtent et qui matérialisent le triptyque cœur / corps / cerveau. Aujourd’hui, le mot à la mode est le « consentement ». Il est important mais si on ne sait pas repérer ses émotions, le consentement est impossible à donner. Tout ce qu’on vit a un impact dans notre cœur et notre cerveau. La sexualité n’est pas juste un droit. Ce n’est pas que du plaisir. Sinon, elle ne met pas à l’homme à sa vraie dignité.
« Ma pédagogie, c’est de s’émerveiller de qui on est, pour ensuite vouloir prendre soin de notre personne. »
Échangez-vous avec les professionnels ?
Oui, je propose de parler avec eux car je constate bien qu’ils sont eux-mêmes assez démunis sur la question. Il peut y avoir de grandes divergences dans les fondements anthropologiques. Certains seront pro pornographie par exemple. Je me souviens d’un éducateur qui m’avait demandé mon avis pour acheter une poupée gonflable, à caractère sexuel. Je lui avais déconseillé car cela ne vient pas combler les désirs du cœur. Les professionnels manquent de repères et de formations adaptées.
Remarquez-vous les effets de la pornographie auprès des personnes accompagnées ?
Oui, les relations en sont imprégnées. Alors, pour en parler, j’aime reprendre mon schéma de poupées russes. Je demande aux personnes ce qu’elles ressentent dans le corps, le cœur et le cerveau lorsqu’elles regardent de la pornographie. Dans leur corps, ils peuvent bien sûr ressentir du plaisir, de l’excitation. Mais dans leur cœur, ils peuvent exprimer une forme de culpabilité mêlée au dégoût. Dans le cerveau, ils partagent souvent le fait que les images les marquent beaucoup, qu’elles reviennent en boucle dans leur tête, qu’ils ont envie de les revoir… C’est vraiment intéressant de réfléchir avec eux. Ensuite, je leur demande de revenir à leur définition de l’amour. Tout de suite, ils parlent de « rires », de « joie », de « complicité »… Ils comprennent par eux-mêmes que la pornographie ne ressemble en rien à de l’amour.
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