Un scaphandre et des compagnons
Il est 19h, et peu à peu, la piscine de Guingamp, dans les Côtes-d’Armor en Bretagne, se vide de ses visiteurs habituels. Un autre banc de nageurs arrive, ceux du club d’handiplongée, mis à flot en 2014. Dans le hall embaumé de chlore, chacun se retrouve avec plaisir. Florian, sa béquille à la main, se sent trop fatigué pour aller nager. Mais ce comptable, brun rasé court, qui fut le premier membre à l’ouverture du club, tenait à venir. « Cette activité me demande d’être pleinement là, à l’écoute de mon corps et du moniteur, ça m’apaise », glisse-t-il, lui qui vit avec une infirmité motrice cérébrale (IMC), due à une hémorragie cérébrale à la naissance. « Sur terre, avec ma béquille, c’est compliqué. Sous l’eau, je suis comme tout le monde. »
Sous l’eau, je suis comme tout le monde.
Maël, jeune homme filiforme de 34 ans, s’approche du grand bain, accompagné de Dominique. Assise sur le rebord, la mère de Maël, Catherine, le regarde dérouler ses longueurs avec ses bouteilles d’oxygène sur le dos. Faute de possibilité d’accompagnement, elle l’emmène à chaque séance, depuis son foyer pour adultes handicapés. « Maël a toujours adoré l’eau. Je me suis dit qu’il aimerait la plongée », raconte la Bretonne. Pari gagné, même si les débuts n’ont pas été simples pour son fils, qui a des difficultés à se laisser approcher et à être au contact. « Il faut une période d’apprivoisement avec lui, explique-t-elle. Et comme Maël appréhende l’imprévu, il faut tout ritualiser ». Dominique Mignot, responsable de la section guingampaise, a dû lui détailler, à la minute près, le déroulé de chaque séance.
Aujourd’hui, son entraîneur lui demande de ralentir sa vitesse de palme. « Il a fait des efforts considérables », souffle fièrement Catherine. Le moniteur aux yeux bleu vif reconnaît avoir été « déconcerté ». C’était la première fois qu’il formait une personne autiste. Mais se laisser déplacer, il en a l’habitude. Passionné de plongée depuis vingt ans, c’est sa femme, Marie-Agnès, kinésithérapeute, qui lui a demandé un jour d’accomplir le baptême de l’une de ses patientes, malvoyante. Or, le contact visuel est crucial pour assurer la sécurité. « Je me suis formé, on s’est adapté », résume Dominique, motivé par la joie de ces rencontres. Durant dix ans, il a instruit des moniteurs à l’accompagnement du handicap en Bretagne et Pays de la Loire.
Sous l’eau, le stress disparaît
« C’est bien Florence ! Expire lentement ! » Dans le petit bassin, Eric encourage sa nageuse qui s’initie à l’apnée dynamique. Il l’aide à s’apaiser pour ralentir son rythme cardiaque afin d’économiser le précieux oxygène, une fois sous l’eau. Encouragée par Marie-Agnès, Florence se faufile sous une cage colorée en plastique. La quinquagénaire doit apprendre à faire des mouvements doux sous l’eau pour minimiser ses efforts. « Quand je suis sous l’eau, je suis bien », avance celle qui a un diagnostic de Trouble du spectre autistique (TSA). Grâce à une amie de son ESAT, elle est arrivée au club. « J’ai des angoisses et des idées noires mais ici, je suis dans ma bulle. Le stress disparaît. J’ai du mal à accorder ma confiance aux autres, car, déjà, j’ai du mal à avoir confiance en moi. La plongée m’y aide. »





Il est 20 heures précises ; Maël sort de l’eau. Pour lui, l’heure, c’est l’heure. Paisible, il indique laconiquement qu’il apprécie « être sous l’eau ». C’est au tour de Thomas de rejoindre le grand bassin, dans une démarche chaloupée, pour une séance d’apnée dynamique et statique.
En 2017, les médecins lui ont diagnostiqué une myopathie, maladie neuromusculaire dégénérative. « Ce sont de bons exercices pour entraîner les muscles respiratoires, et je retrouve plus de mobilité dans l’eau », constate depuis cinq ans cet infographiste, marié et père de deux filles. Ce qu’il préfère, c’est « explorer », lorsque le groupe part plonger en mer. Très vite, il embraye sur le voyage du club en Égypte, vécu il y a trois ans. Cette expérience a été intense pour la vingtaine de participants. « Dans la Mer Rouge, il y avait une visibilité incroyable », se remémore-t-il.
Pas de culte de la performance
Au club, exit le culte de la performance. « Les plongeurs apprennent à faire confiance et à se dépasser sans pression, confirme Dominique Mignot. C’est aussi un acte de socialisation, car on sait combien le handicap peut isoler. » Quand ils franchissent la porte de la piscine, les apprentis plongeurs ont fait la démarche de s’inscrire et de prendre rendez-vous avec le responsable. L’adaptation est l’un des maîtres-mots. « On n’a jamais refusé quelqu’un au nom d’un handicap trop lourd », souligne le responsable. Il se souvient d’un homme atteint d’une malformation à la colonne vertébrale : « Le médecin avec qui l’on travaille était hésitant. »
Grâce au réseau des clubs Handisub de France, Dominique Mignot a été mis en lien avec un autre médecin, lequel avait accompagné une personne atteinte de cette même pathologie. Même s’il a pris du temps, l’accueil a pu avoir lieu, comme dans le cas de cette femme tétraplégique. « Nous avions mobilisé trois moniteurs pour l’accompagner, poursuit-il. Nous devions être vigilants sur le matériel et la communication, qui ne passe que par le regard. Malgré tout, c’était possible ! » Toutes ces trajectoires humaines ancrent profondément les liens entre plongeurs et bénévoles. « Ici, personne ne se juge, appuie Florence, qui résume spontanément l’atmosphère de ce cocon aquatique, « on est un peu comme une famille. »
Une pratique en plein essor
En 2011, les Fédérations françaises handisport (FFH), de sports sous-marins (FFESSM) et du sport adapté (FFSA) ont signé une convention pour favoriser la pratique subaquatique des personnes handicapées. Sur 2 500 clubs de plongée existant en France, 480 sont certifiés «handisub ».