Témoins

« Les crises se déclenchent en majorité entre 15 et 25 ans »

Mathias Gorog est pédopsychiatre, chef de service au GHU de Paris, à l’hôpital Sainte-Anne, depuis quatre ans. Il insiste sur la singularité de chaque maladie psychique et le rôle primordial de l’accompagnement précoce. 
Guillemette de Préval
Publié le   à 9h13
5 min
« Les crises se déclenchent en majorité entre 15 et 25 ans »

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Qu’y a-t-il de particulier dans la maladie psychique ?

Littéralement, c’est quelque chose qui vous tombe dessus, telle que le suggère l’étymologie « symptôme », qui vient du grec « píptô », « tomber ». L’image usitée est souvent celle d’un « coup de tonnerre dans un ciel serein ». Effectivement c’est un moment où la personne ne comprend plus rien à son propre corps. C’est violent. Ce qui est important, c’est d’essayer de déjouer ce sentiment d’urgence propre à la crise. Malgré l’urgence de la situation (hospitalisation possible, et parfois sous contrainte…), il faut inscrire le phénomène dans un temps long et tout de suite préparer l’après.

Que faire quand des premiers signes d’un trouble arrivent?

J’invite la personne et ses proches à consulter au plus vite un psychiatre: en libéral, dans un Centre médico psychologique (CMP) ou sinon, via une consultation aux urgences psychiatriques. Ce professionnel va évaluer la situation et proposer un parcours de soin. Cela peut être une psychothérapie, la prise de médicaments… Tout l’intérêt d’un traitement médical est d’éviter une prochaine crise de se déclencher car refaire une crise est extrêmement traumatisant.

Est-ce difficile d’avancer un diagnosticdans une maladie psychique ?

J’entends bien que certains patients éprouvent un soulagement en apprenant ce qu’ils ont. Cette recherche de transparence à tout prix est un phénomène très contemporain et je doute que cela serve réellement le patient. Il faut toujours calculer quels en sont les bénéfices et les risques. En psychiatrie, un diagnostic est toujours très difficile, voire impossible, à délimiter, à moins qu’il ne s’agisse d’un cas psychiatrique très lourd dans lequel il y a moins de discussions. Peu de diagnostics sont irréversibles et les spectres sont larges pour une même maladie. Derrière la «bipolarité» ou la «schizophrénie», une infinité de situations est possible. Il faut donc faire preuve de prudence car poser un nom peut aussi être stigmatisant et enfermant. Je trouve plus sain que le soignant endosse la charge d’en savoir plus. Il est en revanche important d’établir un diagnostic lorsque le patient dépend de celui-ci pour obtenir des droits. Par exemple, dans le cadre d’une procédure judiciaire, ou pour obtenir une allocation handicap.

Quel est votre regard sur la place des médicamentsdans le soin ?

Je sais que certaines critiques sont faites aux psychiatres de prescrire trop de médicaments, entraînants des effets secondaires indésirables lourds. Au moment d’une crise, nous prenons le plus de précautions possibles pour la juguler. Mais une médicamentation est toujours en évolution. Les doses sont ensuite diminuées, et ce, toujours en dialogue avec la personne malade. En revanche, décider seul de les arrêter peut-être très nocif pour la personne. Si cette décision est prise, il faut alors être bien accompagné pour pouvoir prévenir le moindre retour des symptômes.

On parle beaucoup de la place de la génétique ou de l’hérédité dans les maladies psychiques. Quel est le vrai du faux dans les causes expliquant leur irruption ?

Il est très important de distinguer les facteurs de risques et les facteurs déclencheurs des troubles psychiques. Du côté des facteurs de risque, il existe une part de génétique, tout comme une part d’hérédité. Mais qui dit génétique, ne dit pas forcément que cela est héréditaire. Et attention, tout ne se résume pas à la génétique, les facteurs environnementaux sont aussi très présents. Les blessures vécues pendant l’enfance aussi sont aussi un vecteur de vulnérabilité. Le moment où survient le traumatisme est déterminant. Les familles peuvent se sentir responsables. Tout ne dépend pas de leur volonté bien sûr, mais les déresponsabiliser entièrement n’est pas plus bénéfique.

Puis il y a les facteurs déclencheurs…

Ils sont ce point qui va aggraver une vulnérabilité présente en l’individu. Sans cet élément déclencheur, dans la majorité des cas, la crise n’aurait pas eu lieu. Les crises se déclenchent en majorité entre 15 et 25 ans parce que cette période est justement propice à de nombreux bouleversements: la puberté, l’autonomisation vis-à-vis des parents, la prise de responsabilités, des relations amoureuses, le fait de devenir parent, la consommation de drogues et d’écrans… Pour autant, tous ces facteurs sont autant des déclencheurs que des éléments protecteurs. Une rencontre amoureuse épanouissante peut autant protéger la vulnérabilité psychique d’une personne que la déclencher. Le cannabis en revanche est connu pour n’être qu’un facteur de risques dans le déclenchement de crises psychotiques et thymiques.

Quelle place donner aux proches dans l’accompagnement ?

Les proches sont très importants dans la réussite de l’accompagnement de la personne malade. Ce qui est difficile pour eux, c’est qu’ils doivent se tenir proches, tout en essayant de ne pas être trop intrusif en voulant se mettre dans la tête de la personne malade. C’est difficile mais il faut supporter de ne pas tout comprendre et de faire confiance. Quand elle fonctionne bien, la psychiatrie donne de bons résultats. En France, les troubles psychiques se soignent bien. La qualité de vie de la personne s’en trouve nettement améliorée. Prise à temps, on peut vraiment éviter qu’une maladie psychique ne s’installe de façon durable et profonde.

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