C’est l’heure du dîner. Je suis attablée au milieu d’un groupe. Il y a du brouhaha, du mouvement, de l’agitation. Mon regard suit la main de mon interlocuteur, qui va et vient autour de son visage. Je suis au stage organisé chaque année, début juillet, par l’Association nationale pour la Langue française parlée complétée (ALPC).
L’ambiance bruyante ne me gêne aucunement. Je prends conscience que je suis à l’aise. Ça jase pourtant dans tous les sens. La Langue française parlée complétée (LfPC, ou code LPC) m’apporte un confort supplémentaire, un soutien dans le bruit. Je ris aux blagues de contexte, je participe aux conversations avec fluidité, je réplique, je lance des boutades. À aucun moment, je ne suis en retrait, car je comprends tout.
J’ai beau porter un appareil auditif et un implant cochléaire avec lesquels j’ai une bonne récupération auditive, mon cerveau n’entend pas naturellement ; il n’a pas la même capacité qu’une personne qui entend à trier les sons qu’il reçoit. La fatigue est donc plus présente, car j’effectue un gros travail d’analyse des informations auditives.
« À aucun moment, je ne suis en retrait, car je comprends tout. »
Quel bonheur alors de pouvoir suivre les conversations sans effort ! De rire immédiatement de la blague qui a été dite, et non après-coup, après avoir eu le résumé. Les jeux de société deviennent de vrais lieux d’amusement, mon réservoir de confiance augmente.
Ce miracle a été opéré par un Américain, le Dr Cornett qui, dans les années 1980, a inventé ce moyen de communication qui repose sur le même principe que le braille : la phonétique, mais accompagnée de la lecture labiale. Grâce à lui s’est créé la rencontre entre deux mondes : celui des sourds, qui font le pas vers les entendants en apprenant à s’exprimer oralement, et celui des entendants, qui se mettent à la Langue française parlée complétée pour aller vers les sourds.
Un jour, enfant, j’étais au sanctuaire de Paray-le-Monial avec mon père, qui me parlait avec la LfPC. Un monsieur, nous voyant, s’approche de nous et, ému, se penche vers mon père : «Vous lui remplissez son réservoir d’amour, à cette petite !» Il a si bien su résumer l’essentiel.
Ce stage de Langue française parlée complétée me plonge dans un de mes mondes à moi, fait de rencontres inestimables et d’amitiés qui durent, où chacun vient comme il est. C’est aussi un lieu d’échange entredivers milieux sociaux avec des personnes venues d’horizons différents, des quatre coins de la France. Leur seul point commun : leur soif de communiquer avec leurs proches sourds.
Ces personnes, que je connais pour certaines depuis plus de vingt ans, m’édifient encore aujourd’hui par leur souci de l’autre, leur générosité, leur largeur d’âme et leur sens de l’accueil. J’y retrouve la présence invisible du Christ. Oui vraiment, l’Esprit souffle où il veut.