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Je m'abonnePermettez-moi de convoquer un souvenir ancien mais vivace. Jeune engagé à l’association À Bras Ouverts, je participe à un week-end en région parisienne. C’est l’heure du déjeuner, et tous les accompagnateurs s’assurent que les jeunes accueillis prennent leur repas. Tous, sauf un. À côté de Karim, atteint d’infirmité motrice cérébrale, l’un d’eux a démarré tranquillement, sans donner un coup de main à son « binôme ». Un petit malaise circule autour de la table. Interpellé par un ancien qui lui suggère d’aider Karim, l’accompagnateur explique son attitude : « Vous savez, je crois que tout le monde est capable de bien plus qu’il ne le pense. Karim peut manger tout seul, sans aide ».
Une belle idée s’exprime là: que chacun puisse se développer le plus possible. D’ailleurs, dans son centre, Karim a des séances de kiné et d’ergothérapie. Mais depuis sa naissance, il a besoin d’aide pour certains gestes, dont celui de se nourrir. C’est une réalité reconnue par Karim lui-même. Son regard inquiet quand son accompagnateur développe sa théorie en dit long.
«Pour vivre de manière autonome, j’ai toujours besoin des autres. Voilà un beau paradoxe!»
Heureusement, le débat cesse et Karim peut enfin déjeuner ! La réalité est supérieure à l’idée. De cette petite tranche de vie, je puise une réflexion. Pour vivre de façon autonome, j’ai toujours besoin des autres ! Cette situation d’interdépendance est originelle, depuis notre naissance, et elle nous accompagnera jusqu’à notre mort. Voilà un beau paradoxe ! Un paradoxe, dans son sens premier, c’est quelque chose qui va plus loin, qui bouscule l’opinion commune.
Nous pouvons aussi en tirer une réflexion éthique. Tous, nous pesons sur les autres. Et tous, nous pouvons offrir un appui aux autres. Selon l’expression, « Personne n’est si pauvre qu’elle n’a rienàoffrir, ni si riche qu’elle n’a pas besoin d’aide ». Si cette interdépendance est notre réalité, la refuser, c’est préférer l’idée à la réalité. Au risque, comme dans ce moment de la vie de Karim que j’ai raconté, de mettre l’autre en danger. Ce qui est vrai au niveau individuel se répercute au niveau social. Accréditer l’idée que des vies pèsent sur les autres sans voir notre dépendance commune, c’est nier la réalité. Et pousser la société vers une zone dangereuse.
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