Laurence Garnier, sénatrice : « Qui va décider où commence et où s’arrête la fragilité pour accéder à l’euthanasie ? »
Le projet de loi arrive dans les mains des sénateurs dans une version plus restrictive, mais prône toujours une aide active à mourir par injection létale, assimilée à un soin. Dans quel état d’esprit accueillez-vous ce texte ?
La Commission des affaires sociales du Sénat a travaillé dans une logique de moindre mal, à partir d’un texte très permissif, avec la volonté d’en limiter les effets: tel était l’état d’esprit de mes collègues. Manifestement, un certain nombre de sénateurs qui siègent à cette Commission sont plutôt favorables à l’aide à mourir, et comme les règles mathématiques s’appliquent, le texte n’a pas reçu d’avis défavorable comme d’autres l’auraient souhaité. Pour ma part, je suis très réservée sur ce texte. J’ai le sentiment d’entrebâiller une porte qui, au fil des années, va s’ouvrir en grand. Quand on voit que 8 % des décès constatés au Québec sont des aides médicales à mourir, c’est vertigineux. Aux Pays-Bas, une proposition de loi suggère une euthanasie à partir de 74 ans, sans autres conditions que cette limite d’âge, sans critères de maladie ou de handicap. Le simple fait d’en arriver là poussent aujourd’hui des médecins et des membres de la société civile, jusqu’alors favorables à l’idée de l’euthanasie dans ces pays, à tirer la sonnette d’alarme. Pourquoi la France saurait limiter la portée de cette loi, là où les autres démocraties ont échoué à le faire? Je pense à cette femme de 40 ans, avec un handicap lourd, qui s’est rendue en Belgique récemment pour demander à mourir. Ce sujet requiert une vraie délicatesse, mais je me pose la question: qui va décider où commence et où s’arrête la fragilité pour accéder à l’euthanasie?
« J’ai le sentiment d’entrebâiller une porte qui, au fil des années, va s’ouvrir en grand. Quand on voit que 8 % des décès constatés au Québec sont des aides médicales à mourir, c’est vertigineux. »
Vous avez reçu au Sénat plusieurs membres des Éligibles et leurs aidants, qui vivent de plein fouet la réalité du handicap. Qu’avez-vous tiré de ces rencontres ?
Nous travaillons beaucoup avec les Éligibles et leurs aidants, d’autant que leur démarche est apolitique, aconfessionnelle, et qu’ils ne viennent pas d’abord avec un argumentaire, mais pour exposer leur vie avec le handicap. Notre réflexion peut vraiment avancer à partir de leur expérience: ils témoignent de la réalité, qui seule peut fonder l’argumentaire. Beaucoup de collègues ont été touchés par ces échanges, et des positions ont bougé. Je retiens des parcours de vie marqués par un handicap très lourd, mais avec des capacités de résilience, d’ambitions possibles. Je garde en mémoire l’histoire de cette femme, qui a dit les mots suivants à son mari: «J’ai déjà eu des moments où je voulais en finir, mais si je te demande un jour de mourir, ne m’écoute pas». On peut avoir ces pensées extrêmes dans des moments de grande souffrance.
Certains Français qui se sentent abandonnés des politiques de soin craignent la tentation d’en finir. Que leur répondez-vous ?
Cette question de l’abandon est incontournable ! Plusieurs personnes avec un handicap m’ont dit leur chance d’être aidées, soutenues, à l’inverse de beaucoup d’autres qui n’ont pas les mêmes moyens, et qui vont être les premières exposées à cette évolution législative. L’attention aux plus fragiles est essentielle, et ce ne sont pas que des mots. Je pense qu’en France, nos concitoyens peuvent avoir envie d’aider les plus précaires qui, par exemple, n’ont pas accès au logement, parce qu’ils ne se projettent pas en eux. Mais lorsqu’il s’agit des personnes les plus malades et handicapées, on n’a pas envie de les voir. Car ces personnes nous renvoient à notre propre fragilité, et nous placent dans une projection qui fait peur. Quel regard se posera demain sur les plus fragiles? Il faut être très attentifs à ce regard de la société- d’ailleurs, le texte sur l’aide active à mourir est soutenu par des mutuelles, ce qui fait froid dans le dos. Je crois pour ma part à une éthique de la fragilité. Je suis engagée pour défendre les plus fragiles, car ce sont eux qui ont le plus besoin de nous, législateurs.
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Dans le texte actuel, les établissements n’auront pas le droit de refuser de pratiquer l’euthanasie. Comment réagissez-vous à cet impératif ?
Je travaille avec certains de mes collègues pour préserver la clause de conscience des établissements. Un certain nombre d’entre eux sont alertés sur ce sujet. J’ai cosigné un amendement pour tenter de faire admettre cette clause. À ce stade, nous ne pouvons pas savoir comment va évoluer le texte, et le Sénat n’a pas le dernier mot. À titre personnel, je ne souhaite pas qu’il passe: avant de légiférer, il serait judicieux d’appliquer la loi Léonetti qui est encore insuffisamment connue et mal appliquée.
Encouragez-vous la société civile, comme les Éligibles et leurs aidants, à se faire davantage entendre ?
Lors d’un débat récent sur une émission de Public Sénat, j’ai été moi-même surprise par les réactions des membres du public qui interpellaient directement le plateau: la plupart étaient très réservés sur l’aide active à mourir. Combien de Français, même s’ils sont très préoccupés par leur quotidien, s’interrogent et considèrent ce sujet plus gravement que ce que laissent entendre les sondages? Beaucoup parlent de prudence plutôt que de fuite en avant. La société entière doit s’emparer de ce débat, qui a des conséquences si vastes. Bien sûr, j’encourage les Éligibles, mais aussi toute la société civile à s’engager sur le sujet. Les aidants, entre autres, ont un emploi du temps si rempli qu’on ne les entend pas. Les personnes handicapées, on ne les voit pas manifester sur les Champs-Élysées. Il est essentiel qu’ils se mobilisent.