Philippe Pinel : libérateur des aliénés et père de la psychiatrie
Une découverte majeure
Philippe Pinel naît en 1745, dans un petit village du sud de la France, près de Castres dans le Tarn. S’il pense d’abord devenir prêtre, il s’installe finalement à Toulouse pour étudier les mathématiques et la médecine, comme son père. À 32 ans, Pinel monte à Paris… à pied ! Il espère y faire carrière. Dans les années 1780, il s’intéresse aux asiles où sont enfermés les « aliénés mentaux ». Il faut imaginer à quoi ces lieux ressemblent alors… Les malades sont attachés par des chaînes dans des endroits sales, à plafond bas, sans accès à l’air libre et ni à la lumière. À l’époque, on ne fait pas vraiment de différence entre un « fou », un mendiant ou un criminel… Pour protéger la société, on emploie les grands moyens en isolant tout ce monde au même endroit.
En finir avec les privations!
La Révolution française perturbe ses recherches, mais Pinel garde son intérêt pour les asiles. Pendant la Commune de Paris, le 25 août 1793, il est nommé médecin-chef de l’asile de Bicêtre. Il y fait la rencontre décisive de Jean-Baptiste Pussin. Ce surveillant d’établissement est un homme d’une grande bienveillance envers les malades. Pour lui, malgré la folie, il reste en eux une part de raison et d’humanité. Alors qu’on les traite comme des animaux, Pussin tisse des liens avec eux et leur parle. Grâce à ces expériences, Pinel défend cette idée, inédite pour son temps : « J’ai la conviction que ces aliénés ne sont si intraitables que parce qu’on les prive d’air et de liberté », exprime-t-il face à Georges Couthon, président de la Commune de l’époque. Pinel et Pussin décident, ensemble, de détacher certains malades de leurs chaînes. Cet acte est un basculement. Si on considère Pinel comme le premier psychiatre avant l’heure, Pussin, lui, serait le premier infirmier en psychiatrie.
Classer les maladies
L’autre particularité du travail de Pinel est de classer les maladies mentales– ce qui n’avait jamais été fait auparavant. En 1801, il publie le Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie, considéré comme le premier livre français consacré au traitement médical de la folie. L’ouvrage connaît un rayonnement dans le monde entier. Médecin de formation, Pinel voit les troubles mentaux comme toute autre maladie du corps que l’on peut soigner. Cette vision est très novatrice : la psychiatrie devient une spécialité médicale à part entière et surtout, il devient envisageable de soigner ces personnes.
Soigner vraiment, et autrement
Grâce à cette nouvelle vision, il devient possible d’améliorer les conditions de vie de ces « fous ». Pinel défend la guérison de la folie par ce qu’il appelle le « traitement moral ». Son traitement consiste à donner un cadre de vie stricte au malade : respecter une routine quotidienne, prendre des médicaments prescrits uniquement par le médecin et avoir des activités de travail et de loisirs. Pinel bannit d’un même élan les anciens traitements infligés aux malades, tels que les saignées ou encore les vomissements et les purges.
Le saviez-vous?
Pinel était de service comme garde républicain le jour de l’exécution du roi Louis XVI, mort guillotiné le 21 janvier 1793. Dans une lettre qu’il écrit le jour même à son frère Pierre, il raconte l’atmosphère, la foule et le bruit des tambours : « Aussitôt qu’il a été exécuté, il s’est fait un changement subit dans un grand nombre de visages, c’est-à-dire une sombre consternation ».
Il poursuit : « Je suis certainement loin d’être royaliste, et personne n’a une passion plus sincère que moi pour la prospérité de ma patrie ; mais je ne puis me dissimuler que la Convention nationale s’est chargée d’une responsabilité bien redoutable, et qu’elle a dépassé ses pouvoirs. »
« Grâce à Philippe Pinel, la psychiatrie est devenue une spécialité médicale »
« Philippe Pinel a marqué l’histoire de la psychiatrie française pour plusieurs raisons. Il a vraiment permis à la psychiatrie – ce qu’on appelait « l’aliénisme » à son époque – de devenir une spécialité médicale à part entière. Il lui a donné une légitimité. Inspiré par des auteurs anglais et français, Pinel a donné espoir aux patients et aux familles. Avant lui, il n’y avait pas de production écrite sur les maladies psychiques, ni de méthodes pour les soigner. Grâce à l’expérience de Jean-Baptiste Pussin, il propose une façon de les traiter. Il fonde les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la psychothérapie, c’est-à-dire le fait de soigner la personne par des échanges verbaux.
Selon lui, le malade peut permettre au médecin de mieux comprendre ses troubles. En cela, Pinel est relativement opposé aux traitements agressifs. Ce dernier a contribué à asseoir l’image d’un médecin qui travaille en collectif, et non pas tout seul. Un de ses élèves, Jean-Etienne Esquirol, œuvrera beaucoup à la création de nombreux hôpitaux psychiatriques dans toute la France. Les Allemands vont également beaucoup étudier les travaux de Pinel et ces échanges vont nourrir la psychiatrie moderne. »
Jérémie Sinzelle, psychiatre à Paris et spécialiste de l’histoire de la schizophrénie.
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