Témoins

Philippa Motte : « Je devais témoigner de mon expérience dans les couloirs fermés de l’hôpital »

Philippa Motte, atteinte de troubles bipolaires, vient de publier un récit poignant sur son internement psychiatrique à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. Elle revient sur la fabrication de son livre et sur cette parenthèse douloureuse qui a façonné sa vie, et son métier. 
Damien Brickler Grosset
Publié le   à 16h14
4 min
Philippa Motte : « Je devais témoigner de mon expérience dans les couloirs fermés de l’hôpital »
© Astrid di Crollalanza

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Comment êtes-vous parvenue à entraîner le lecteur vers le sujet si brûlant de l’internement psychiatrique ?  

Mes crises et mes internements se sont déroulés sur une période de dix ans, entre 21 et 31 ans. J’ai commencé à me pencher sur l’écriture de cette expérience après en être sortie. Il m’a donc fallu près de quinze ans pour que paraisse « Et c’est moi qu’on enferme ». Ce livre est la matérialisation de cette reconquête de la réalité, de cette possibilité de créer une oeuvre grâce à un état stabilisé. Il a été une obsession et il me fallait aller jusqu’au bout.

J’ai choisi de ne pas être dans l’analyse pour rester fidèle aux émotions que je ressentais quand je vivais ces crises, ou lors de mon enfermement. Même si je suis plus apaisée que lors de mon séjour à Sainte-Anne, il fallait que je me glisse dans mes souvenirs, avec le même ressenti, pour obtenir un récit plus fort et plus authentique. Bref, je me devais de prêter mes yeux aux lecteurs, pour témoigner de mon expérience dans ces couloirs fermés, et amoindrir la méconnaissance de notre société de ces lieux énigmatiques.

Un extrait met en avant la force de vos mots et nous plonge avec vous dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique, celui du rap que vous inspire une chanson de Booba…

Dans ce passage, j’utilise la force des mots pour dénoncer une situation qui ne me convient pas. Les mots, à ce moment-là, c’est tout ce qu’il me reste pour montrer que je n’étais pas d’accord avec ce qu’on me proposait. On ne nous parlait pas, on nous obligeait juste à faire la queue trois fois par jour pour prendre des médicaments. Et chanter ou fredonner dans un couloir était un moyen de me révolter : une autre forme de révolte plus violente aurait forcément retardé ma sortie et augmenté la dose de médicaments que l’on m’imposait déjà ! J’ai pris une immense leçon d’humanité dans les couloirs de Saint-Anne.

Sans faire le procès partial de la psychiatrie, vous en dénoncez les travers. L’humanité dont vous témoignez semble provenir de vos relations avec les soignés, et non avec les soignants…

Ce livre est aussi un message aux soignants. Il est une façon de dire que si l’on continue à pratiquer ce système d’isolement et de contention dans les hôpitaux psychiatriques, tout le monde sera perdant.

L’humanité, je la trouvais au milieu des soignés. J’ai même pris une immense leçon d’humanité dans les couloirs de Sainte-Anne. Je la retranscris dans mon texte à travers tous ces échanges avec mes compagnons de route. Ce sont eux qui me ramènent progressivement à moi-même, parce qu’ils m’écoutent et pardonnent mes excès. Je suis même convaincue que mes rencontres avec ces compagnons ont déterminé le métier que je fais aujourd’hui.

Le métier que vous exercez a donc un lien avec le secteur de la psychiatrie ?

Je forme les entreprises entre autres sur les enjeux d’insertion dans l’emploi pour ceux qui ont un handicap psychique. Je suis aussi pair-aidante dans le domaine familial et médico-social. Je puise dans les éléments de mon parcours pour mettre en avant les piliers essentiels du rétablissement. J’ai commencé à exercer à 33 ans, soit deux ans après ma dernière hospitalisation sans consentement. Je suis aussi engagée dans le milieu associatif pour déstigmatiser les troubles psychiques depuis quinze années.

Ce militantisme et cette vocation dans le médico-social sont aussi la conséquence logique de cette expérience d’internement.

Pour lire la critique du livre « Et c’est moi qu’on enferme » (Ed. Stock), cliquez ici

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