Passeurs de clés
En ce début d’automne, je me tiens devant l’Institut national des jeunes aveugles, situé boulevard des Invalides à Paris. J’ai rendez-vous ce jour-là pour un reportage sur l’avenir du braille face aux enjeux numériques, comme la transcription vocale. Quelle ironie, me dis-je, une journaliste sourde entre les murs qui ont vu passer plusieurs générations de personnes aveugles et malvoyantes !
Armelle, institutrice en ces lieux depuis plusieurs années, m’accueille. Deux de ses élèves, âgées de 7 ans, se meuvent avec prudence dans la salle de classe. Elles apprennent à lire et écrire en braille. « C’est ce qui permet de gagner leur autonomie intellectuelle », me dit la maîtresse, qui use de créativité et d’imagination pour rendre leur apprentissage ludique.
Elle utilise par exemple une technique de ‘thermogonflage’ pour que les dessins apparaissent ensuite en relief. Ses élèves passent le doigt dessus pour concevoir ce qui apparaît à travers leur toucher. A mesure que j’observe ces enfants et leur apprentissage de la lecture et de l’écriture pour avoir accès à la langue, je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle avec ma propre enfance.
Je me souviens de cette maîtresse de CP qui veillait près de moi pour que j’apprenne les lettres et les mots. Mon orthophoniste prenait le relais : elle traçait au stylo rouge les voyelles, et en bleu les consonnes. Les sons que je n’entendais pas, j’avais besoin de les visualiser.
À la maison, ma mère, qui avait découpé les lettres et phonèmes de notre langue en petits carrés, classés dans une pochette, me demandait de former les mots. Ce qui était un apprentissage difficile devenait un jeu. L’orthographe était devenue mon amie. Je visualisais naturellement les mots, même ceux que je n’avais jamais entendus. Ces tracés rouges et bleus se sont inscrits pour toujours dans ma mémoire.
La bienveillance et l’exigence d’Armelle m’ont rappelé celles de nombres de maîtres, maîtresses et professeurs qui ont joué un rôle plus ou moins important dans la construction de la future adulte que j’allais devenir. La petite Anaëlle*, par sa joie, son insouciance et son intelligence, a touché l’adulte que je suis : grâce à elle, j’ai compris quel regard posait sur moi ceux qui me croisaient lorsque j’étais enfant.
Certes, le handicap n’est pas le même, les problématiques sont différentes. Je reconnais pourtant ce même souci de donner les clés, pour que l’on soit le plus indépendant possible. Ces enseignants font tout pour nous éviter de nous enfermer dans la prison invisible du handicap, qui empêche de poursuivre nos rêves.
Avec des écorces d’orange et des noyaux d’olive, Armelle fait voyager ses élèves au-delà des frontières de la France par le toucher. Elle ouvre l’imaginaire de ces enfants qui ont tout un monde à percevoir par le toucher et l’ouïe. Armelle pourrait incarner le mot vocation : elle se donne corps et âme pour élever ces enfants vers le haut -eux qui seront les adultes et les décideurs du monde de demain. Son métier est fragile, souvent malmené, et pourtant ô combien précieux. Ces enseignants sont comme des phares dans la nuit de l’ignorance.
Aliénor Vinçotte – 4 novembre 2024
Sourde de naissance, Aliénor Vinçotte est diplômée de Sciences Po et journaliste.