Crise bipolaire : « On ne s’attend pas à une telle déflagration »
« J’ai vécu ma première crise psychique à l’âge de 20 ans, après un voyage en Inde. J’y étais volontaire chez les missionnaires de la Charité, dispensaire fondé par Mère Teresa. Là-bas, j’ai touché de près la misère humaine. À mon retour à Paris, j’ai vécu un choc traumatique. Le décalage était immense. Sur le coup, je pensais vivre une sorte de crise existentielle. ça a été très soudain, on ne peut pas s’attendre à une telle déflagration dans sa vie. Je ne savais plus où j’étais. Je me souviens m’être écroulé dans mon lit. J’avais comme un goût de cendres dans la bouche. J’ai subitement perdu l’appétit. J’ai eu envie de me suicider. Je me remémorais une scène vécue au dispensaire, en Inde, source d’un cauchemar terrible. J’ai ri devant un homme ayant une malformation corporelle que l’on devait soigner. Je suis catholique et je me souviens m’être dit que c’était Dieu qui me punissait de m’être moqué de cet homme. Heureusement, quelque temps plus tard, j’ai vécu une confession à Lourdes qui m’a permis de me libérer de cette lourde culpabilité.
Isolé dans la souffrance
Pendant ma première crise, je me rappelle avoir eu l’impression d’être enfermé dans ma chambre pour toute ma vie, et d’être destiné à devenir un « mort-vivant ». J’ai commencé à lire la Genèse, dans la Bible, et beaucoup de vocabulaire spirituel m’est venu en tête pour décrire ce que je vivais : les « ténèbres », « l’enfer ». C’était difficile de distinguer la crise mystique de la crise liée à la bipolarité.
Après ce premier épisode psychique, je n’ai pas été hospitalisé. Je suis resté alité chez mes parents, dans un état d’inertie complet. Cette période dépressive a duré entre six et huit mois. Je me réveillais à midi et me recouchais à 18h. C’est vraiment insoutenable. Je me trouvais laid. Plus rien ne m’attirait. On se sent tellement isolé dans notre souffrance. On est vivant et pourtant, à des moments, on préférerait mourir plutôt que d’affronter cette souffrance. À l’époque, je n’avais pas de grands projets dans ma vie. J’étais en école de commerce mais surtout le roi de la vie parisienne. Je sortais trois fois par semaine, me couchais à 6 h du matin.
« C’est vraiment insoutenable. Je me trouvais laid. Plus rien ne m’attirait. On se sent tellement isolé dans notre souffrance. »
J’ai eu de la chance d’être très entouré. Mes parents se sont beaucoup occupés de moi. Mes amis venaient à mon chevet et soutenaient mes parents. Depuis mon lit, je les entendais parler ensemble. Ils culpabilisaient de me voir ainsi. C’est très difficile de voir que l’on fait souffrir ses proches. Mais ils sont essentiels. Une fois, la marraine de ma sœur m’a empêché de sauter par la fenêtre.
Crise maniaque
Avant ma crise, je ne connaissais rien à la bipolarité. J’ai su après coup que certains proches en souffraient. C’est difficile d’identifier des causes précises. Ce qui est sûr, c’est que, lorsque de nombreuses blessures s’accumulent et ne sont pas traitées, cela favorise des crises plus denses.
Au bout d’un an environ, je suis sorti de dépression. J’ai un côté dur à cuire, et j’ai vite replongé dans la vie. J’étais tout feu tout flamme ! L’année s’est bien passée. Tout ce que j’avais vécu appartenait au passé. Mais au bout d’un an, alors que j’étais aux JMJ (Journées mondiales de la jeunesse) à Madrid avec un groupe, j’ai déclenché une crise maniaque. J’étais exalté, je ne dormais plus. Je me prenais pour Jésus. Je n’ai absolument rien vu venir.
Le diagnostic de bipolarité a officiellement été posé au bout de huit ans, à l’âge de 28 ans. Deux ans auparavant, un médecin m’avait évoqué cette maladie. J’en étais resté là. D’un côté, être trop vite enfermé dans une case n’est pas souhaitable, mais tâtonner autant d’années n’est pas agréable.
Aujourd’hui, cela fait quatre ans que je n’ai pas vécu de crises. Je suis encore sous médicaments et suivi par un médecin. Mais je viens d’acheter mon appartement, je vais commencer un nouveau travail et vais me marier en juin prochain ! Je suis davantage en paix sur la question d’avoir des enfants.
Après toutes ces années difficiles, je suis convaincu que d’un grand mal peut jaillir un grand bien. Le grand bien, c’est quand tu as souffert mais que tu arrives à être en paix avec tes blessures, ton corps, ton cœur, ton âme. J’ai une plus grande compassion à l’égard d’autrui. Je suis davantage à l’écoute. J’ai une posture plus mature. Mais il est certain que j’aurais pu éviter un grand nombre de crises si j’avais été mûr un peu plus tôt…
« Quand tu sens, charnellement et spirituellement, le Seigneur te sortir de cet état asséché pour te redonner vie, tu saisis à la fois l’existence d’un profond désespoir mais aussi celle de la miséricorde de Dieu. »
Dieu sauve
Dans cette épreuve, j’ai reçu plein de grâces. J’ai toujours été habité par la volonté de marcher vers la sainteté. Quand on lui donne du sens, la souffrance sanctifie. En pleine crise, je ne m’exprimais pas ainsi, bien sûr. J’ai été en colère contre Dieu. Mais ma maladie m’a permis de remettre en question le sens profond de ma vie. Vraiment, le Seigneur sauve. Je suis convaincu de cette espérance. J’ai l’impression d’avoir tout reçu, de n’avoir rien eu à demander. Quand tu sens, charnellement et spirituellement, le Seigneur te sortir de cet état asséché pour te redonner vie, tu saisis à la fois l’existence d’un profond désespoir mais aussi celle de la miséricorde de Dieu. Un des mystères qui m’habite encore, c’est de savoir pourquoi tant de personnes malades psychiques se suicident, alors que moi, j’ai eu la grâce de rester vivant. On comprendra tout là-haut !
Face à quelqu’un de concerné, j’aimerais lui dire d’abord : « Bravo de t’être accroché. Ce que tu viens de traverser est d’une violence inouïe ». Certes, on ne guérit pas de ces maladies mais, bien accompagnées, les crises peuvent s’espacer et leur violence, s’atténuer. Plus les crises s’estompent, moins on en fait. J’aimerais enfin lui dire que je prierai pour lui, même s’il n’a pas la foi. Car Dieu a un plan pour lui. »
Ma vie aux deux extrêmes, Florian Vallières, éditions Mame, 15,90 €, 174 pages.