Marion Muller-Colard : « On est programmé pour vivre »
Etait-ce une évidence de partager ce récit ?
Contrairement à beaucoup d’autres récits, j’ai écrit en temps réel de l’événement, sans prise de recul. Je venais chercher avec les mots un espace intérieur, une solitude habitée, vécus par d’autres. Ce n’était pas un partage au sens de la publication, c’était un partage au sens de la communion.
Votre livre montre l’ambivalence face à une personne en fin de vie, comment la vivez-vous?
L’ambivalence donne le mal de mer, on a envie d’avoir un point fixe, de s’accrocher et de se dire voilà ce que je ressens une fois pour toutes. Je crois qu’à vouloir absolument arriver à gérer, on court le risque de se faire encore plus mal. Or, il faut plutôt chercher les espaces qui nous laissent tanguer. Ce peut être un visage amical de l’autre, une écoute sans condition qui accepte cette régression.
L’appétit de vivre reste-t-il toujours plus fort ?
On est programmé pour vivre. On a cette pugnacité-là, et à un moment, on n’arrive pas à trouver la sortie. En fait, ce n’est pas possible d’anticiper ce qu’on voudrait. Plutôt mourir que ça entend-on. Mais plutôt mourir que quoi? On n’en sait rien. Chez mon père, je vois une force et un appétit en dépit de moments extrêmement durs. Il faut que tout aille vite, on essaye de gagner du temps, d’aller à l’étape d’après. Les moments où j’arrive à oublier le temps près de ce père différent ouvrent un espace, où il faut juste que je sois là. Ils sont peut-être le cadeau paradoxal, au milieu de cette absurdité totale, qui nous ramène à quelque chose de la gratuité.
À lire aussi la critique du livre «L’ordre des choses» de Marion Muller-Colard