« Ma schizophrénie ne m’empêchera pas d’avancer »
Un jour, j’ai commencé à avoir des hallucinations auditives. J’entendais des voix, à travers le bruit de la climatisation. C’étaient des phrases claires, agressives, abaissantes. C’était très douloureux à entendre. J’avais des symptômes physiques aussi : très anxieuse, avec la boule au ventre, j’étais complètement parano.
Tout de suite, je me suis dit que ce n’était pas normal. J’avais 20 ans. À cette époque, je travaillais à Athènes, au conseil international de la danse. Grâce à un accompagnement et un travail, j’ai compris que ces voix étaient liées à des traumatismes, des non-dits, des peurs refoulées. Le psychisme s’exprime de façon décalée. À ce moment-là de ma vie, j’allais trop vite. J’ai vite décidé de revenir en France, près de ma mère. On était en 2015. Comme les attentats du Bataclan venaient d’avoir lieu, le contexte était très particulier.
Ce n’est pas sans lien avec le déclenchement de ma maladie. En France, je ne me sentais plus en sécurité. Cette angoisse était complètement exacerbée chez moi. Bien sûr, ce n’est pas la seule cause. J’ai eu une enfance compliquée. Mon mal était latent. Notre cerveau réagit avec les outils qu’il a. Une décompensation peut arriver à n’importe qui.
Comme j’étais dans un état de détresse psychique très fort, je suis allée voir le médecin. Je lui ai dit : « Bon, il va falloir m’aider car je suis perdue. Ce qui m’arrive n’est pas normal. » J’en avais bien conscience. Hospitalisée pendant quelques semaines, j’ai été mise sous neuroleptiques. Le traitement a difficile à assimiler pour mon corps. J’étais complètement amorphe. Physiquement, il m’était même difficile de prendre une douche. À 20 ans, ne plus arriver à se doucher… c’est une sacrée claque. À l’âge où l’on se sent invincible, où on commence à entrer dans la vie… D’un coup, on nous brise les ailes. On nous coupe en plein vol. C’est vraiment très violent.
En plus, en hôpital psychiatrique, on est entouré de personnes qui ont des pathologies. On se demande tous ce qu’on fait là. Heureusement, je savais que j’étais en souffrance, et j’avais accepté d’être prise en charge, de prendre ces médicaments qui assuraient une stabilité chimique au niveau des neurones. Ce traitement m’a vite apaisée. Il n’empêche que cette entrée dans la maladie psychique a été violente.
Grâce à un accompagnement et un travail, j’ai compris que ces voix étaient liées à des traumatismes, des non-dits, des peurs refoulées. Le psychisme s’exprime de façon décalée. À ce moment-là de ma vie, j’allais trop vite.
L’année qui a suivi mon hospitalisation, je n’avais aucune force physique et psychique. Je me remettais d’une année d’hallucinations auditives et de paranoïa. Mon corps avait immensément besoin de repos. Pendant un an, je me suis rechargée. Je me suis remise à neuf auprès de ma mère. Heureusement qu’elle était là. Ce n’était pas évident de répondre à la fameuse question : « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » J’essayais d’esquiver.
Puis, j’ai repris mes études. J’ai obtenu une licence de droit du travail, à Paris. Ce diplôme a été une grande fierté pour moi. Je ne pensais pas en être capable. Au cours de mes études, je n’ai rien dit au sujet de ma maladie. Ensuite, j’ai travaillé en tant que gestionnaire, dans le recrutement d’infirmières. C’est cocasse quand on y pense : moi, qui suis schizophrène, je recrutais des infirmiers !
J’ai reçu le diagnostic de schizophrénie cinq ans après mes premiers symptômes. Avant, je prenais mes médicaments sans trop savoir ce que c’était précisément. J’ai fini par demander à ma psychiatre : « mais j’ai quoi exactement ? » Elle m’a expliqué ce qu’était la schizophrénie. Je connaissais de nom, mais personne autour de moi n’était concerné. Je sais qu’il y a plusieurs écoles pour les diagnostics. Certains psychiatres le disent ouvertement, d’autres attendent que la question soit posée. À 20 ans, je n’étais peut-être pas prête à recevoir ce mot, cette étiquette. À 25 ans, j’étais plus mature.
Je me suis longtemps sentie en décalage avec les autres. Je travaillais, puis la maladie reprenait le dessus et je devais m’arrêter. Et ainsi de suite. Ma vie était rythmée par les injections mensuelles. Pour moi qui aimais tant partir à l’étranger et parlais couramment anglais, cela devenait compliqué. Une fois, je suis partie un mois en Thaïlande. Je n’aurais pas pu partir plus longtemps. Je me suis interdit de nombreuses choses. J’avais beaucoup d’ambitions, mais j’ai trouvé une autre manière de travailler et de m’épanouir.
La schizophrénie fait très peur. Mais je ne pense pas avoir souffert plus que quelqu’un d’autre : tout dépend de comment on vit la chose. En 2024, j’ai publié mon premier livre sur mon histoire. Maintenant, j’ose dire ce que j’ai. J’écris et j’organise des journées de sensibilisation dans ma région. J’ai décidé de mettre la maladie au centre de ma vie pour la regarder en face. Certains me disent : « Au moins, vous savez quel jeu de cartes vous avez entre les mains ». Il est sûr que ma maladie m’a forcé à apprendre à me connaître. Quels sont mes mécanismes de défense face à une épreuve, au stress ? Grâce à elle, je sais mieux comment je fonctionne. Elle n’est pas dérangeante, cette colocataire. Ma maladie est ma lampe, je la mets devant, elle oriente ma vie mais elle ne m’empêchera pas d’avancer.

