Loin des yeux, près du coeur
« Goûtez et dites-moi de quelle couleur est ce vin ?», lance Thibaud Vermillard, 38ans, d’une voix douce et ronde, comme les nectars qu’il produit. Le vigneron de l’Hérault, malvoyant, évoque ses ateliers dégustation pour le grand public, dans des verres opaques noirs. « Les informations délivrées par la vue sont-elles importantes pour savoir si on aime un vin ? », hasarde-t-il, tandis qu’un sourire flotte sur son visage. La maladie génétique qui affecte sa rétine lui apprend à dépasser les apparences. « On ne boit bien qu’avec le cœur, paraphrase son site internet avec humour, en détournant les mots du Petit Prince de Saint-Exupéry. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Avant de découvrir son handicap et de s’approprier cette citation, Thibaud explore avec insouciance sa passion pour le vignoble. Pendant ses études à l’Institut national d’horticulture, il anime un club d’œnologie, puis travaille dans une cave. Devenu ingénieur agronome, doté de solides connaissances techniques, il s’intéresse aux raisins de son grand-père, enracinés dans les coteaux du Languedoc. « Il a fallu replanter 60% des vignes, se souvient l’entrepreneur, désormais à la tête du domaine Ampelhus. J’ai choisi des cépages oubliés, adaptés au réchauffement climatique. Pas de risque de surproduction, ni de standardisation. » Les oliviers, installés au milieu des ceps, les baignent d’une ombre bienfaisante en été. Résultat, ainsi préservés des canicules, les vins bio, équilibrés et doux, dévoilent des arômes floraux.
« Thibaud laisse de côté la technique pure pour investir ses sens. »
Alors qu’il tutoie la trentaine, un mauvais pépin semble enrayer la machine. L’acuité visuelle de Thibaud faiblit, jusqu’à le priver de conduire. Aujourd’hui, le vigneron distingue les contrastes, guère plus. Sa vue peut encore se dégrader mais les prévisions restent aussi floues que son champ de vision. Cette nouvelle aurait pu porter un coup fatal au domaine. Elle va le déployer.
Le vigneron au profil scientifique, à l’approche très intellectuelle, change alors de paradigme et « s’intéresse au cœur avant la tête. » Il investit pleinement ses sens, laissant de côté la technique pure, pour des vins intuitifs. « Au moment de choisir la date de récolte, s’enthousiasme-t-il, je sens, manipule et goûte les grappes toute la journée, croquant même quelques sarments. »
Et ça marche. En 2021, il est élu Vigneron français d’Avenir. En 2024, il fonde un collectif de personnes malvoyantes – WineMesCoeurs – qui produit ses propres bouteilles, « les yeux fermés et le cœur ouvert ». « Malgré les grosses contraintes de la vie quotidienne », il ne se plaint jamais, admire Jenia, sa compagne rencontrée en 2014. Il ‘voit’ au-delà des difficultés. »
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Pourtant, l’acceptation ne se fait pas en un jour. En dépit d’une prescription datée de 2018, la canne blanche n’entre dans son quotidien qu’en 2023. « J’ai été confronté à mon propre regard sur le handicap : vulnérabilité, rejet, dépendance, malaise », se souvient Thibaud.
Ses forces pour avancer ? Puiser dans « la gratitude d’être en vie » et « soigner la qualité des relations avec les autres, dont ma fille ». Bref, avoir du cœur.