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Lettre ouverte aux députés : « Aujourd’hui, je serais probablement mort. » 

Tenté par le suicide à plusieurs reprises en raison de sa bipolarité, Florian Dosne, aujourd'hui rétabli, publie une lettre ouverte dans Ombres & Lumière pour demander aux députés le courage de s'opposer à la loi sur l'aide à mourir.
Marilyne Chaumont
Publié le   à 17h30
4 min
Lettre ouverte aux députés : « Aujourd’hui, je serais probablement mort. » 

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Aujourd’hui, je serais probablement mort.

Je m’appelle Florian et j’ai 35 ans. Je souhaite briser le silence. Je suis bipolaire, mais heureux. Très heureux. Pourtant, je serais probablement mort aujourd’hui si la loi sur le droit à l’aide à mourir avait été votée à l’époque où mes crises étaient incessantes. Bien que les maladies psychiatriques ne rentrent pas explicitement dans le projet de loi, les personnes atteintes de ces pathologies sont en danger. Comme chez certains pays voisins, la loi risque de s’étendre.

A l’âge de 20 ans, après un voyage à Calcutta en Inde dans les mouroirs de Mère Térésa, j’ai fait une première crise bipolaire violente et imprévisible. Les médecins et mon entourage semblent alors impuissants. Je côtoie les hôpitaux psychiatriques et mon traitement est lourd et sédatif. Je passe par des moments de profonde tristesse et d’euphories incontrôlables. Il faut en moyenne dix à douze ans et plusieurs médecins pour que la maladie soit enfin nommée, ce qui fut mon cas. La bipolarité m’a fait souffrir.

Mon état de vie actuel, stabilisé et paisible, me donne l’audace de vous interpeller. Par cette lettre ouverte, j’ose vous demander une promesse : celle de rejeter ce projet de loi sur l’aide à mourir. Celle aussi de ne jamais inscrire dans le texte l’autorisation d’euthanasier les personnes atteintes de troubles psychiatriques ou de leur donner accès au suicide.

Il faut stopper les situations comme en Belgique, où cette femme de 24 ans, souffrant d’une dépression, a demandé à être euthanasiée. Une mort injuste. Tout comme cette femme, j’ai traversé ces moments de désespoir profond, qui m’auraient incité à mourir si j’en avais eu la possibilité. Je remercie nos responsables politiques de ne pas avoir fait passer cette loi dans le passé, car je me serais sûrement suicidé par injection et sous la vigilance de l’Etat.

A 25 ans, on m’aurait alors amputé à jamais du bonheur dans lequel je suis aujourd’hui. Celui d’avoir une femme, une fille merveilleuse, des amis et un boulot stable.

20% des personnes atteintes de bipolarité se suicident par leurs propres moyens chaque année, et c’est beaucoup trop. Or, une voie vers l’apaisement et le soin existe. Le risque de rechute s’éloigne avec le temps. Il est possible de se soigner durablement. Voilà six ans que je suis stabilisé, rétabli dans ma tête, et guéri dans mon cœur.

Il y a quatre ans, j’ai écrit sous anonymat le livre « Ma vie aux deux extrêmes » pour toutes les personnes bipolaires et les proches qui ont besoin de comprendre cette vilaine maladie. J’avais alors témoigné à couvert pour la première fois dans le magazine Ombres & Lumière, avant de lever l’anonymat et de rendre mon témoignage public.

Ce combat éthique, je le mène aussi à travers mon engagement associatif auprès desÉligibles et leurs Aidants, ainsi que dans ma mission professionnelle, qui consiste à développer les soins palliatifs en France. En France, 180 000 personnes par an ne peuvent toujours pas en bénéficier.

L’euthanasie nous ôte l’espérance et nous tend la main vers le désespoir. Le suicide assisté, déguisé sous ce terme d’«aide à mourir», signe une incohérence terrible avec la lutte contre le suicide. Et si j’avais eu le droit de me suicider, ma vie aurait-elle été soulagée, alors qu’un avenir était réellement possible?

Je vous demande, Mesdames et Messieurs les députés, de vous laisser interroger par cette lettre. Ayez le courage de regarder ce qui se passe ailleurs, et de résister à cette loi.

Florian Dosne

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