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Les galériens en sursis de l’Ehpad psychiatrique

cdelagoutte
Publié le   à 15h31
10 min
Les galériens en sursis de l’Ehpad psychiatrique

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Les soixante résidents du premier Ehpad psychiatrique en France, au Puy-en-Velay (Haute-Loire), sont ici « chez eux ». Tous naviguaient auparavant entre la vie dans un logement en solitaire ou dans la rue, et les hospitalisations liées à un trouble psychique. Ombres & Lumière est parti à la rencontre de Rico le gitan, Marie-Ange ou Mireille, échoués sur un même rivage, pas toujours paisible, mais plus ouvert qu’à l’hôpital.  

Un peu à l’écart au sein de centre hospitalier Sainte-Marie, comme une coulée blanche au pied des collines volcaniques environnant le Puy-en-Velay, l’Ehpad psychiatrique Maria Pia reçoit, depuis son ouverture en 2021, des hommes et des femmes lassés de faire escale. Mireille, 63 ans, a posé ses valises pour de bon il y a deux ans. «J’ai de grosproblèmes de comportement, un passé douloureux avec mon papa, ma vie est compliquée, confie cette femme forte, qui accepte de s’asseoir un moment à l’écart du brouhaha du hall, où déferlent quelques résidents, de retour d’une marche.

Besoin de repères

«Après ma dernière hospitalisation en temps complet en psychiatrie, le chef de service et les médecins m’ont dit ‘allez là-bas’», évoque-t-elle. «C’est vrai que pour moi, la solitude n’était pas tenable. Avant, j’louais, j’laissais, j’louais, j’laissais, je perdais souvent mon logement; j’étais souscuratelle, c’était idiot. Et puis j’allais beaucoup voir mes voisins: ils en avaient marre, mais ilsn’osaient pas me le dire. J’étais sans arrêt sur leur dos, en particulier ma propriétaire, à Tence.» Mireille, avec son regard pénétrant, a posé sa tête sur son bras et a du vague à l’âme. «Ici, je ne sais pas si jesuis bien. Ce que j’aimerais, c’est une famille d’accueil. Ce matin j’ai été grondé, mais j’sais que c’est pour mon bien. On est nombreux, mais on fait plein de choses. Des sorties sont proposées, mais c’est pas simple: j’ai peur de marcher dans la rue, j’ai besoin de repères. J’ai pas envie de me faire remarquer, car je comprends ma pathologie».

Chantal Gasque, cadre de santé, aspire à former une véritable équipe qui « n’ait pas peur et qui nejuge pas », face à des personnes au passé tourmenté, dont certaines ont commis des faits graves au cours de crises. 80% des personnes accueillies à Maria Pia sont schizophrènes, et très peu ont des liens sûrs avec leur famille. Après de longues années en Unité fermée à l’hôpital Saint Roch, cette professionnelle décrit l’Ehpad comme «un lieu de vie, sans privation de liberté, avec une prise en charge individuelle, où les personnes puissent se sentir écoutées et accompagnées. Si celles-ci sont arrivées jusqu’ici, c’est que toutes les possibilités thérapeutiques ont été mises bout à bout».

«J’en ai vu dans ma vie!»

La plupart ont essuyé trente ans de psychiatrie, ont un traitement à peu près équilibré, mais ont besoin à leur âge – en moyenne 69 ans- d’une vigilance accrue sur leur état général de santé. «Il faut rappeler que les traitements sont toxiques à long terme, explique Chantal Gasque. Le lithium, par exemple, qui traite la psychose, ou d’autres produits, commencent à être mal éliminés ». Les résidents ont parfois été admis auparavant dans un Ehpad classique, mais en sont ressortis très vite, en raison du trop grand décalage d’âge, ou parce que les équipes n’étaient pas formées à la psychiatrie.

Tandis que trois femmes, le dos rond, font cercle au premier étage autour d’une partie de carte à laquelle elles sont fidèles, Mireille affirme haut et fort qu’« en psychiatrie, on ne se fait pas d’amis. C’est pas calme. Il y a pas beaucoup de repos sans que ça crie. Des fois c’est moi, des fois c’est les autres… » Mireille se présente fièrement comme présidente du CVS, le Conseil de vie sociale, qu’elle anime trois ou quatre fois par an avec sa voisine de palier. À cette évocation, son visage s’illumine soudain. « Christine, c’est un amour ! s’anime-t-elle. C’est une résidente qui a travaillé dur pour y arriver. Elle m’a dit quelque chose un jour qui m’a fait du bien. J’ai une grande amitié avec elle. »

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L’amitié n’est pas si loin tout à coup. Ici, des relations se nouent malgré les coups d’éclat et les défiances, sans jamais être évidentes. «Avec les résidents, je ne suis pas sur la même longueur, je réagis pas comme eux, ils ne sont pas comme moi, et quand ils parlent on se comprend pas toujours», souffle Rico le Gitan, sa pipe à la bouche et son nez déformé par «six ans de savate». Après le déjeuner pris dans la salle à manger aux larges baies vitrées, on le retrouve pourtant installé à une table métallique marron de la longue terrasse, à palabrer avec une Pied-Noire au regard sombre et souriant. Rico lui raconte ses trois tatouages, dont le cœur à la flèche brisée, ses trois ans comme SDF à faire les poubelles, ses vingt ans d’hospitalisations. «J’en ai vu dans ma vie!» Et puis, il se fait à l’idée de prendre racine. «Si j’suis là, c’est qu’à l’adolescence, j’ai eu une phobie délirante, raconte l’homme au chapeau de feutre foncé, qui a laissé son accordéon dans sa chambre. La phobie est passée, mais elle s’est suivie toute ma vie de troubles de la personnalité et borderline, qui font que je vis sans cesse dans des persécutions. Après toutes ces années, j’avais plus l’âge d’être en hôpital psychiatrique. J’ai 68 ans, les médicaments m’aident bien, et même si j’ai plus de validité que les autres, sans faire le fier ou l’orgueilleux, je crois que la maison de retraite c’est bien pour la suite.»

Consentir à un non-choix

Rares sont ceux qui regrettent la vie d’avant, même si l’équilibre collectif, au quotidien, ne tient qu’à un fil. «J’ai été très maltraitée en hôpital psychiatrique, relate sa comparse, je suis restée neuf jours en isolement, sais pouvoir fumer, sans pouvoir parler, attachée et piquée, je le jure sur ma maman que j’aime le plus au monde. Alors qu’ici, on est bien traité.» Les deux silhouettes campent un bon moment sur la terrasse d’où la vue est imprenable sur la ville du Puy, d’où se détache le pic Saint Michel, un rocher dédié à l’archange vainqueur du Mal. Au centre-ville, où le soleil caresse les pointes de la couronne de l’énorme Vierge dédiée àNotre-Dame-de-France, il arrive qu’un résident aille faire la manche. «J’vais à la banque» dit Ricoen partant. Sous curatelle, avec une petite retraite ou grâce à leurs aides, les résidents parviennent tout de même à contribuer à leur loyer.

Certains disent consentir à un non-choix, «parce qu’il y en pas d’autres», comme Gilbert, 65 ans, «et quarante ans de psychiatrie au compteur». À l’écart des petits groupes, cet homme au visage émacié préfère se plonger dans des livres orthodoxes et pratiquer sa foi «seul». Il s’avoue peu intéressé par l’aumônerie qui passe en visite chaque semaine, «sauf pour avoir la Bible». « Au départ, je pensais que ce serait mieux pour moi d’être là, dit-il, assis à l’extrémité de la salle à manger, devant un grand bol de café brûlant. «Je ne sais pas si j’aurais la capacité, mais j’aimerais vivre dans un studio, plus près du centre-ville». Gilbert a pourtant derrière lui des années d’errance dans la rue, entre plusieurs hospitalisations à l’hôpital Sainte-Anne à Paris.

«On n’est pas un hôpital psychiatrique, les gens sont ici chez eux »

A ce constat un peu désabusé s’oppose l’enthousiasme de Jannick, l’âme artistique de la maison, que l’on retrouve dans son bric-à-brac, où elle termine de ranger le dernier atelier. «J’essaie de casser la monotonie de ce bâtiment immense, qu’il n’est pas facile de décorer à cause des contraintes liées aux pathologies -pas de ficelle, rien de coupant», affirme l’animatrice. « Cet établissement n’arien à voir avec un Ehpad classique», poursuit Jannick, qui se dit «très attachée» au petit peuple de Maria Pia. «Moi qui ne suis pas dans le soin, je n’ai pas le même regard, pas la même approche que les soignants, je suis un peu dans leur liberté, avec une autre possibilité d’écoute».Certains viennent lui demander une création personnelle ou des idées pour personnaliser l’espace de leur chambre.

Les couloirs sont étonnamment calmes, à l’heure des siestes où les angoisses montent ou retombent. Chantal Gasque s’arrête un long moment pour discuter avec Marie-Ange, dont la rose majestueusement tatouée sur l’épauleconfère une sorte de dignité. Elles s’apostrophent gentiment au sujet du tabac, -Marie-Ange voudrait arrêter mais n’y arrive pas, même s’“ilserait temps”. «Moi, dit Marie-Ange, on m’a tout pris, et je vais finir ma vie là. Heureusement, je me trouve des amis, et mon neveu vient de tempsen temps: il m’amène parfois au restaurant et m’apporte des bonbons”.
Chantal veille à ce que Marie-Angene sorte pas, et rappelle que son accueil à l’Ehpad a été une planche de salut. «Marie-Ange semettait en danger dans les rues de Saint-Vallien», explique-t-elle. Elle a eu plusieurs hospitalisationsrapprochées. C’est elle qui a voulu venir ici...» Le cadre juridique de l’Ehpad ne permet pourtant pas de restreindre ou d’interdire légalement les sorties à l’extérieur.

«On n’est pas un hôpital psychiatrique, les gens sont ici chez eux, rappelle Chantal Gasque. Au cas par cas, il nous faut mener un discernement avec la personne pour l’amener à dire avec nous par exemple: ‘jusqu’à lundi, ce serait mieux de ne pas sortir…’; lorsqu’il y a trop de risques.» La conversation avec Marie-Ange revient aux cigarettes. “Tu sais, lui souffleChantal, il ne faut jamais mélanger Nicorette et tabac, sans quoi ça tape le cœur ». «J’vais faire uneffort», dit Marie-Ange, qui fêtera ses 59 ans le jour de Noël. «J’tiens à la vie, moi».

Marilyne Chaumont, novembre 2023

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