Débats Points de vue

Bernard Streit : « Le travail redonne une dignité »

L’association Action Philippe Streit propose un écosystème audacieux pour favoriser l’emploi des personnes handicapées en milieu rural. À l’occasion de la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées (SEEPH), son président Bernard Streit invite à oser conjuguer travail et vulnérabilité.
Caroline de La Goutte
Publié le   à 14h34
4 min
Portrait de Bernard Streit
©Action Philippe Streit.

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Vous venez de publier « L’ambition de la fraternité« , livre qui retrace votre parcours et la création de l’association Action Philippe Streit. Racontez-nous.

Mon frère aîné, Philippe, est devenu handicapé à cause d’un accouchement compliqué. La question qui a vite hanté mes parents, c’est: que deviendra-t-il après notre mort? Jeune, je leur ai fait la promesse de m’occuper de lui. Un peu avant sa mort, en 2017, je lui ai demandé ce qu’il voudrait faire de son épargne. Il m’a répondu: «Fais quelque chose pour les gens comme moi ! » A 67 ans, j’ai donc quitté mes fonctions industrielles dans l’entreprise familiale, pour me consacrer au vœu de mon frère. En 2019, le premier bâtiment de l’entreprise adaptée pour aider les personnes handicapées et cabossées par la vie à retrouver du travail voyait le jour grâce à son argent.

Quel est le cœur de votre action ?

Nous sommes convaincus que le travail guérit, qu’il redonne confiance et une dignité à toute personne, d’autant plus lorsque celle-ci a été malmenée par le handicap ou la maladie. Et nous avions aussi à cœur de redynamiser le secteur rural, dans lequel j’ai grandi, d’où cette installation dans un village du Doubs, à Anteuil.

Quel type d’activités proposez-vous dans votre entreprise ?

Nous avons d’abord proposé un service de téléphonie, puis de maroquinerie de luxe. Aujourd’hui, 130 personnes travaillent chez nous. Ce développement n’a pas été sans défis. Il a fallu loger tous ces travailleurs, en leur proposant des hébergements provisoires. Puis, il y a eu ce problème de mobilité. Nous avons pris en charge les transports pour venir travailler sur place. Nous avons ensuite créé une crèche, pour prendre en charge les enfants des salariés. Et le quatrième défia été la continuité de leurs soins. Petit à petit, nous avons constitué un centre médico-sportif avec trois médecins, quatre kinés, une sage-femme, une piscine pour la rééducation et un gymnase. Tout comme la crèche, ce centre médical profite à tous les habitants des environs. Ces services vitalisent la région.

La culture familiale nous a appris à transformer les pépins en pépite.

Quels sont vos prochains défis ?

Nous aimerions travailler sur l’axe du handicap mental, pour le moment non présent parmi les salariés, principalement atteints dans leurs fonctions motrices, ou par des pathologies dégénératives. Nous avons créé une salle de spectacle au milieu de notre écosystème. L’idée étant d’amener de la culture en milieu rural. Tous les quinze jours environ, un spectacle est proposé. À moyen terme, d’ici à 2026 ou 2027, nous aimerions créer un restaurant attenant à cette salle et embaucher des personnes avec un handicap mental.

Vous avez mentionné votre frère handicapé. Votre tante aussi était atteinte de la poliomyélite. Que vous ont-ils appris ?

Ma tante était aussi ma marraine. Elle a été frappée par la poliomyélite à l’âge de 7 ans. Elle a vécu des phases dépressives très dures mais elle a toujours été très courageuse, et pleine de tendresse à notre égard. Quant à mon frère, il avait cette capacité à comprendre l’autre sans engager de grandes conversations. Je pouvais rester à ses côtés pendant trois heures, à fumer un cigare, sans que rien ne se passe, et vivre un réel moment de communion. Il était incapable d’avoir une pensée malintentionnée. Mon frère était heureux, riche de plaisirs ultra simples. Sa façon de vivre m’a incité à observer, écouter les autres, à percevoir l’âme des individus. Quelle chance j’ai eue. Sans lui, je ne serai jamais devenu chef d’entreprise. La culture familiale nous a appris à transformer les pépins en pépite.

Que dire face à un recruteur qui hésite à embaucher une personne handicapée ?

Il faut que ce dirigeant soit piloté par l’éthique. Notre triptyque de valeur, c’est: patience, bienveillance et exigence. De fait, ce n’est pas toujours simple, notamment pour faire accepter la personne par les autres collaborateurs. Souvent, le premier réflexe va être une réticence. Certes, le nouvel arrivant va probablement bousculer le fonctionnement de l’équipe, l’adaptation peut prendre un peu plus de temps. Il faut être sélectif au début de l’embauche et être sûre que la personne handicapée sera bonne pour ce type de poste. Toute personne n’est pas employable à n’importe quelle place. Ensuite, tout est une question de volonté.

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