Le Guet-Apens, piège à fraternité
Il est presque 14 heures à Château-Thierry, petite ville de l’Aisne qui s’étire au soleil en ce mercredi de printemps. Dans le café Le Guet-Apens, dont les murs évoquent la biscuiteries Lu, Audrey et Mélanie s’activent avant l’ouverture. Les jeunes femmes, éducatrice spécialisée pour l’une, accompagnante éducative et sociale pour l’autre, sont salariées de l’APEI des 2Vallées, qui fédère une vingtaine d’établissements médico-sociaux dans les environs.
Tout en disposant des brochettes de bonbons sur le zinc, Mélanie explique : « Les travailleurs d’Esat n’avaient pas de lieu pour se retrouver après le travail, en dehors de l’APEI. Nous avons eu l’idée de monter un café où ils puissent se rendre quand ils le veulent, sans se sentir regardés bizarrement, pour boire un verre à moindre coût, se détendre et discuter. Le Guet-Apens est le nom d’une spécialité de la biscuiterie Lu, qui prête ses locaux. »
Le contact avec les autres
La première vague de clients s’installe dans la grande pièce chaleureuse. Jocelyne, Nathalie et Jean-Philippe se glissent rapidement derrière le comptoir et enfilent des tabliers couleur café, avant d’écouter les consignes données par les éducatrices. Ils font partie de la trentaine de bénévoles avec une déficience intellectuelle qui font tourner le café à tour de rôle, chaque semaine. Tout sourire, Jocelyne, habituée au service, sort des canettes et s’accoude au comptoir pour discuter avec un consommateur : « J’aime le contact avec les autres. Ici, on voit du monde et on fait connaissance », souffle-t-elle. Concentrée, elle rend la monnaie vérifiée par Audrey : « J’ai toujours peur de me tromper ! »
Nathalie, un peu stressée, s’est portée volontaire aujourd’hui pour la deuxième fois. L’éducatrice la guide pour ne pas la mettre en difficulté : « Les serveurs n’accomplissent que les tâches qu’ils ont la capacité de faire, précise-t-elle. Mais derrière le bar, ils surmontent leurs peurs, se sentent valorisés, utiles et découvrent qu’ils peuvent se dépasser. Jocelyne était très introvertie au début. Et voir Jean-Philippe derrière le bar, qui a souvent du mal à interagir, c’est incroyable ! » En véritable barman, ce dernier sert les consommations avec assurance, en glissant un mot aux clients qui défilent.
Charlie n’a pas pris le temps de commander. Installé seul sur une table, ce client colorie un mandala avec application. « Ce que j’aime ici, ce sont les activités manuelles », énonce-t-il, penché sur son dessin. Le café propose chaque semaine une animation : aquarelle, art-thérapie, bricolage, jeux… Aujourd’hui, deux animateurs de l’Agglo déploient une sensibilisation au tri des déchets. Comme le Guet-Apens a gagné en peu de temps sa renommée, de plus en plus d’acteurs extérieurs, comme ici la communauté d’agglomération, viennent suggérer des ateliers. Rires et exclamations fusent de la table où se succèdent les participants au jeu qui appuie la démonstration « Tous au compost ». En attendant son tour, Claudia assemble un puzzle, sans négliger un brin de causette avec son ami François. « Tout me plaît, lance-t-elle en plaçant la dernière pièce avec fierté. Ici, je fais ce que je veux, et les gens sont gentils. »
Un besoin de reconnaissance… et d’attention
Kevin et Dylan, le verre à la main, observent la partie de fléchettes en cours. Les deux complices, grands fans de Johnny Hallyday, apprécient aussi la musique reggae qui rythme l’ambiance. Ils saluent Fabrice d’une tape sur l’épaule. Ce retraité a découvert le Guet-Apens à l’occasion d’un atelier science qu’il animait. « J’ai trouvé géniale l’idée du café inclusif qui mixe le monde du handicap, que je ne connaissais pas, et le monde valide, explique-t-il enthousiaste. J’ai été retourné comme une crêpe ici ! J’ai lâché mon regard de compassion pour lier de vraies amitiés avec des personnes en situation de handicap, pleines de richesse, et j’ai compris ici leur besoin de reconnaissance, d’attention et d’affection. J’attends impatiemment le mercredi après-midi pour faire le plein de fraternité, de tendresse et d’énergie. »
Le café ne désemplit pas. Deux jeunes mamans s’attablent avec poussettes et enfants, accompagnées de leur voisin, ancien stagiaire éducateur, qui retrouve avec plaisir les résidents. Des grands-parents ont entamé une partie de dominos avec leurs petites-filles. Plus loin, Aurélie, une éducatrice en repos aujourd’hui, surveille du coin de l’œil ses deux enfants de 7 et 8 ans, qu’elle amène de temps en temps. « Ils découvrent un peu mon travail, mais surtout les personnes en situation de handicap, dans une situation de partage et de bienveillance. C’est important. » Kévin, un jeune résident, entame une partie de fléchettes avec le petit garçon. Dominique, bénévole très impliqué depuis les débuts du café, initie ensuite l’enfant au billard. « Je suis content de jouer avec des petits, glisse-t-il. Je n’en vois jamais dans l’Esat où je travaille. Je peux leur transmettre ce que je connais. »
Accueillant et attentif, Dominique salue les uns et les autres : François, un de ses anciens collègues aux espaces verts, venu avec quelques camarades de son Ehpad, Corinne, le bras en écharpe, pour qui il s’inquiète. Infatigable, il passe derrière le bar pour remplacer avec Abdel la première équipe de serveurs.
Comme une famille
Aux alentours de dix-sept heures, le café s’est vidé, laissant un peu de répit aux deux serveurs qui palabrent avec quelques habitués. « Salut les amis, comment ça va ? », lance Maria, travailleuse à l’Esat voisin, qui entre avec quelques collègues et son amoureux. Tout le monde s’embrasse. Ophélie, bien entourée, goûte l’instant présent : « Venir après le travail me permet de voir du monde. Sinon, je suis toute seule avec la télé », souffle-t-elle avant de rassurer sa voisine de table, qui va bientôt quitter son foyer de vie pour être autonome. Thierry arrive à son tour avec sa femme Magali. « On vient boire un coup, décompresser après le boulot, retrouver nos amis, énumère-t-il. Avant, on n’osait pas trop entrer, on avait un peu peur des gens. Mais l’ambiance est sympa ! » Le couple apprécie les soirées festives organisées un jeudi par mois au Guet-Apens et découvre le thème de la prochaine, en partenariat avec la médiathèque de la ville : manga et karaoké. « On viendra, c’est sûr ! »
Un couple de maraîchers plaisante avec les clients les plus fidèles, heureux de se ressourcer avant de déballer sa production, juste devant le café, pour les adhérents d’une Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Pressés de récupérer leur panier de légumes, ces derniers ignorent qu’ils sont en train de passer à côté du petit moment de bonheur qui se vit à l’intérieur. Dominique, les yeux brillants derrière le bar, résume avant de ranger : « Ici, on s’entend bien, c’est comme une famille. »
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Les cafés inclusifs ont la cote
Depuis le premier Café Joyeux ouvert en 2017, plusieurs dizaines de cafés inclusifs se sont développés en France. Ils ont en commun plusieurs objectifs :
• faire découvrir à des personnes en situation de handicap le travail en milieu ordinaire ;
• leur proposer un accompagnement personnalisé et des formations qui favorisent l’autonomie dans un cadre bienveillant, sécurisant et valorisant ;
• créer des liens sociaux entre bénévoles, salariés et clients ;
• permettre la rencontre du public avec le monde du handicap.