L’adoption, un choix courageux ?
Sur le territoire méconnu de l’adoption, il y a eu les «pères fondateurs». Dans la deuxième moitié du XXème siècle, des personnalités d’envergure ont impulsé en France des œuvres dédiées aux enfants handicapés en recherche de famille, comme les Labaisse, dans l’Orne, ayant adopté douze enfants handicapés et créé un foyer d’accueil, pour le versant humaniste, ou les Alingrin, dans le Maine-et-Loire, pour le versant chrétien. Ces derniers ont favorisé l’adoption de deux mille enfants depuis la création en 1975 d’Emmanuel SOS Adoption. Aujourd’hui, il y a les «témoins médiatiques» comme les Noël, dont l’aventure adoptive est relatée dans le récitTombés du Nid. Ces derniers véhiculent parfois l’image de parents «hors normes», qui font un choix particulièrement courageux, telle une élite prête à affronter joyeusement le handicap.
Le début d’une aventure inconnue
À côté de ces parcours exceptionnels, la réalité des familles adoptantes se révèle infiniment plus complexe. Leur choix, souvent incompris, parfois douloureux, est d’abord celui d’accueillir un enfant dont les parents naturels ne se sont pas sentis d’assumer la vie naissante ou le handicap.«Loin de nous l’idée de faire une »bonne action », et ce qui s’est passé depuis l’arrivée de Gatien, nous ne l’avions pasprévu au début, témoignent Pierre et Soline, dont le fils trisomique de 21 ans supporte mal que l’on évoque son adoption. La « bataille » pour sa scolarisation, ses goûts pour le sport, sa passion de faire le DJ, des capacités de réflexion plus poussées que ce qu’on espérait, sa formation de CAP en cuisine… ce n’est pas parce que son accueil était « réfléchi » au départ, que tout était connu d’avance. Comme pour une naissance, l’adoption est le début d’une aventure inconnue.»
« Des échecs d’adoption peuvent arriver quand les parents sont dans l’idéalisation. »
Stéphanie Séveno, assistante sociale et mère adoptive de trois enfants,dont l’un par choix avec une grave malformation des pieds, et l’aîné qui a révélé plus tard un handicap psychique, plaide en ce sens:«Il faut avoir un désir authentique d’accueillir cet enfant, car tout l’amour du monde ne suffit pas, le courage non plus.L’adoption reste une mesure de protection de l’enfance: on cherche toujours une famille pour un enfant, et non l’inverse. La préparation dans le parcours, tout comme dans une adoption classique, est en ce sens extrêmement importante.» Elle le constate mieux que jamais au sein d’ «Adoption et Famille» dans le Morbihan, une association qui accompagne sur le long terme des familles éprouvant de grosses difficultés avec leur enfant, là où les services adoption des conseils départementaux n’ont pas suffisamment les moyens de le faire. «Des échecs d’adoption peuvent arriver quand les parents sont dans l’idéalisation. Même s’ils sont beaucoup mieux informés qu’il y a vingt ans, il y a tout un travail d’acceptation à faire».
Une préparation capitale
Chaque couple se prédispose ainsi de manière inégale. Le dernier enfant d’Esther et son mari a rejoint leur foyer il y a moins d’un an, avec un handicap mental. Eux, avaient mis leur projet d’adoption «dans un coin de leur cœur» dès leur préparation au mariage, il y a plus de dix ans. Ils ont attendu, mûri, eu des enfants, et voulu éprouver concrètement leur désir, en famille, lors de week-ends «A Bras Ouvert» (associationqui rassemble, des accompagnateurs de 18 à 35 ans et des jeunes porteurs de handicap).« C’était une manière de montrer à nos enfants qu’on pouvait être heureux non pas malgré le handicap, mais avec le handicap, illustre Esther. Ces week-ends ont été fondateurs pour notre couple, et surtout l’occasion de voir comment l’autre se positionnait avec les jeunes handicapés, comment il tentait des choses, qui parfois marchaient, d’autres fois non!». Aujourd’hui, Esther aime à penser que Dieu «n’appelle pas les gens capables, mais rend capables ceux qu’il appelle».
Cyrille et son épouse se sont, eux, tournés vers un premier parcours d’adoption classique, entrepris en raison de leur infertilité. «L’adoption est une démarche de couple où l’on est assez vite amenés à se poser la question de savoir quel enfant on se sent d’adopter, témoigne Cyrille, dont la quatrième fille présente un léger handicap moteur, et la dernière est porteuse de trisomie 21. La question du handicap arrive assez vite, car l’adoption en elle-même nous ouvre naturellement à la fragilité».Les entretiens avec un médecin de la DDAS de Paris (aujourd’hui ASE, Aide sociale à l’enfance), ont beaucoup marqué ce père adoptif. «Ce médecin nous avait fait préciser jusqu’où nous étions prêts dans l’accueil du handicap, se souvient-il. Elle nous avait expliqué que le spectre était très large. Pour certaines personnes, une phalange en moins était déjà un handicap suffisant! C’était touchant de voir à quel point cette femme cherchait le bien de chaque enfant, la famille qui serait le mieux adaptée pour lui. De façon très respectueuse, elle nous a poussés dans nos retranchements». Cyrille et sa femme ont pu ainsi discerner qu’ils ne se sentaient pas prêts pour un handicap trop lourd mais et ont tout de même accueilli une petite fille très fragile après une naissance difficile, dans l’incertitude quant aux futures séquelles physiques.
Oser appeler à l’aide
Sans naïveté, Esther confie: « Certains jours, je pleure, mais toujours je marche…» Et s’il y a des cailloux, du mauvais goudron, elle a compris qu’il fallait oser appeler à l’aide. «Face à des difficultés inattendues, notre foi nous a appris à demander du soutien aux amis, grands-parents, parrains ou marraines, et même bénévoles, confie cette jeune maman dont l’enfant a connu récemment de graves soucis d’hydratation en surplus de son handicap. «Même s’il y a une limite à trouver, car nous avons fait un choix dont il faut assumer les conséquences. Mais nous mesurons qu’avec son immense fragilité et sa force de vie, notre enfant a quelque chose à dire au monde. Tout le monde ne peut pas adopter, il y a un appel particulier. Ceux qui sont heureux de venir nous donner un coup de main reçoivent à leur tour quelque chose». Pour son couple, l’adoption a été un «accélérateur de maturité humaine et spirituelle».
«J’ai l’impression de le mettre au monde chaque jour.»
L’accueil du handicap est certesdifférent que pour les familles qui le découvrent à la naissance, «car nous l’avons choisi dès le départ. Il n’y a pas eu le choc de l’annonce, exposent Pierre et Soline.Parce qu’il a été adopté, certaines personnes considèrent le handicap de Gatien comme du folklore, alors que la souffrance est la même, les épreuves et les combats du quotidien sont les mêmes. Choisi ou non, le handicap demande un même investissement, et dessine un avenir tout aussi incertain.»La décision initiale d’adopter peut être jugée courageuse ou déraisonnable, mais lesenfants n’ont pas choisi de naître avec un handicap, ni d’être abandonné.
Ainsi, à chaque anniversaire, Soline repense à la famille d’origine de son fils. « Je ne juge pas les parents biologiques, je me dis qu’ils ont dû être mal accompagnés, qu’ils ont dû souffrir beaucoup, souligne-t-elle. J’aimerais pouvoir leur dire merci de lui avoir donné la vie, et que leur enfant a l’air heureux. Pour moi, j’ai l’impression de le mettre au monde chaque jour.»
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