Débats Points de vue

La vie intime et sexuelle des personnes avec un handicap est-elle un droit bafoué ?

Jean-Luc Letellier, président fondateur de l’association CRéDAVIS, estime que la liberté des personnes handicapées est entravé. Denis Vaginay, psychologue, ne partage pas le même avis. Débat.
Marilyne Chaumont
Publié le   à 14h45
6 min
La vie intime et sexuelle des personnes avec un handicap est-elle un droit bafoué ?
Jean-Luc Letellier ( à gauche) et Denis Vaginay (à droite).

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Jean-Luc Letellier, président fondateur de l’association CRéDAVIS (Centre de Recherches et d’Études concernant le droit à la vie amoureuse et sexuelle)

Nous avons souhaité porter en mars auprès des pouvoirs publics dix impulsions majeures pour améliorer l’effectivité des droits à une vie intime, affective, sexuelle et parentale, au sein du comité Parentalité (composé de diverses associations et instances comme l’AFM-Téléthon, APF France handicap, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris…). On voit bien que les chartes des établissements ne sont pas appliquées sur ce plan. Il faut malgré tout distinguer droit à la vie privée, lequel est bafoué aujourd’hui partout, et vie sexuelle.

Nous ne militons pas pour créer un droit à la relation sexuelle, car on ne peut pas mettre le droit partout, la société étant déjà assez judiciarisée. Mais la loi de 2005 reconnaît le droit à une ”compensation” de son handicap, par exemple par le biais d’aides à la vie scolaire. Si je n’ai pas d’autonomie suffisante pour pouvoir réaliser ma vie sexuelle, – et c’est la proposition de notre Comité -, il faut que je puisse avoir une compensation.

Le Comité national d’éthique a compris de son côté qu’il y avait des besoins non couverts dans ce domaine, mais il préconise des expérimentations : c’est une façon d’aller tout doucement, de freiner, car la vision de la sexualité est encore trop tordue par mille ans de religion… On n’est pas capable de penser ce sujet de façon saine en France, tel un objet d’études comme les autres.

« Les personnes handicapées ne sont pas des enfants, et c’est l’exercice de leur liberté qui est entravé. »

Or, il suffit d’aller en Belgique, où l’on a officiellement reconnu l’assistance sexuelle comme un métier rémunéré. C’est même un acte subventionné par le gouvernement wallon : si vous êtes en difficulté financière, vous avez droit à cette compensation ; il s’agit d’un soin. Cette question de la vie sexuelle n’est plus du tout taboue aujourd’hui, mais elle n’avance pas sur le plan de l’efficience réelle. Les personnes handicapées ne sont pas des enfants, et c’est l’exercice de leur liberté qui est entravé.

Bien sûr, ce n’est pas possible de dire, « je veux faire l’amour, trouvez-moi quelqu’un ». Mais lorsqu’il y a un besoin de compensation, il faut s’en donner les moyens humains. Le soin doit pouvoir être réalisé. Par exemple vis-à-vis d’un mineur tétraplégique qui n’aurait pas de mobilité des bras, et aurait besoin de se masturber… Les professionnels doivent pouvoir dire, “on va trouver une solution”.

Denis Vaginay, psychologue. Il a publié « Sexualité et handicaps, Dix fausses bonnes idées » (Chroniques Sociales).

On ne doit pas manquer de respect à l’égard des personnes handicapées dans le droit commun, et celles-ci devraient accéder à l’intimité, qui est un droit légitime. Maisle droit n’existe pas pour la vie sexuelle, quiimplique un sens des responsabilités et une certaine autonomie.Pour avoir une relation sexuelle, il faut avoir conscience dece àquoi on s’engage,et en quoi on engage l’autre. La sexualité est une affaire d’altérité, pas une affaire d’hygiène.

Si l’on réduit la vie sexuelle à la question des besoins, cela signifie qu’un tiers doit intervenir, par exemple dans l’assistance sexuelle, pour estimer quel est ce besoin, ce qu’on met dedans, combien de fois par jour, par semaine… On tombe alors sur des choses insolubles ! Seule la personne concernée peut y répondre, mais c’est son entourage qui tente de le faire. On ne respecte donc pas son intimité. Faute de mieux, quelqu’un d’autre va intervenir : c’est la logique de : « plutôt ça que rien ! Mais la sexualité appartient au sujet

« Il y a aujourd’hui une espèce de fumisterie, dans cette idée d’ouvrir l’accès à la sexualité, alors que celle-ci est infantilisée, puisque sous contrôle. »

Que la politique s’en mêle, ce n’est pas une mauvaise chose, mais favoriser l’autonomie, c’est accepter de s’effacer là où l’on ne doit pas être. C’est le grand paradoxe actuel : on parle de garantir un droit à la sexualité, mais on va vous dire laquelle. Ce n’est donc plus la vôtre ! Aujourd’hui, on traite du sujet en termes d’« autodétermination », de « consentement », ce qui laisse à penser que la sexualité est un domaine clair. L’approche de la sexualité nécessiterait de savoir exactement ce que l’on veut, tout le temps, ce qui n’est pas le cas.

Pour ma part, je milite pour le mystère. La sexualité est une découverte réciproque du mystère. Il y a aujourd’hui une espèce de fumisterie, dans cette idée d’ouvrir l’accès à la sexualité, alors que celle-ci est infantilisée, puisque sous contrôle. Ceux qui affirment le droit à une satisfaction sexuelle nous disent qu’ils ont la clé de notre jouissance : « Vous avez un problème, on compense, et après foutez-nous la paix ». Dans la sexualité justement, on n’est pas garanti d’être satisfait. On est homme parmi les hommes, et on se coltine la réalité de la vie. Le principe même de l’humanité, c’est de tirer la meilleure part du fait de ne pas tout avoir. La sexualité responsable intègre la frustration, comme étant inhérente à l’existence. Que l’on soit croyant ou athée, il s’agit de se retrouver sur la question de ce qui nous rend infiniment humain.

À lire aussi, le dossier : Avoir une vie affective et sexuelle quand on a un handicap

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