La valeur d’une vie

Éditos Points de vue

La valeur d’une vie

Marilyne Chaumont
Publié le   à 9h16
3 min
La valeur d’une vie

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J’ai assisté à un miracle ordinaire qui, comme beaucoup, aurait pu rester inaperçu, cet été, entre les murs d’un petit monastère. Dans une pièce à l’écart, toute fraîche malgré le soleil agressif du dehors, une religieuse était alitée. Malade depuis dix ans, elle est dépossédée de ses mots et de presque tous ses gestes, capable d’ouvrir un œil intense, avant de le refermer, en proie à une fatigue tenace.

Une visiteuse a franchi le seuil de sa chambre : Mireille*, une femme au pas hésitant, aux bras un peu désarticulés – atteinte d’une forme d’Alzheimer, sa parole s’égarait puis se recentrait, tout comme son regard. Sur le qui-vive, Mireille s’asseyait sans vraiment s’asseoir, toujours prête à quitter sa chaise comme si quelque chose devait être fui.

« Ma mère a vécu des choses très difficiles dans sa maison de retraite, où elle a été maltraitée », me confiait la fille de Mireille, une autre religieuse aux mains solidement posées sur les épaules de sa mère, comme pour l’ancrer à nouveau dans un monde saturé d’angoisses. « En ce moment, chaque jour, elle vient chercher quelque chose auprès de notre sœur malade, comme une paix qu’elle ne trouve pas ailleurs. » Comment la paix et le réconfort peuvent-ils venir d’un être encore plus fragile, plus faible, et sans parole ?

« L’amour ne s’impose pas, il s’expose. »

Est-elle mesurable, est-elle quantifiable, cette force que peut dégager un être humain sans mouvement, presque sans vie ? « L’amour ne s’impose pas, il s’expose », répétait à l’envi le père François Potez, prêtre du diocèse de Paris, décédé au printemps après un long face-à-face avec la faiblesse. Cette religieuse malade, en apparence incapable de tout, n’imposait plus rien. Sa seule présence agissait silencieusement sur les cicatrices psychiques laissées sur le cerveau de Mireille, après des mois de maltraitance.

En cette rentrée, tant de sujets auraient pu être pris à bras-le-corps dans un éditorial, tant de scandales, comme celui des refus de soin, qui émaillent notre dossier. Mais la valeur d’une vie m’est soudain apparue, à la lueur de cette petite pièce retirée, comme un fondement à réaffirmer dans notre époque si abîmée par la course à l’apparence. Toute personne, même gravement atteinte, peut continuer à faire le bien – à s’exposer.

*Le prénom a été changé.

À lire, le dossier « Se soigner, une bataille de plus » dans le dernier numéro d’Ombres & Lumière

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