Chroniques Points de vue

La surdité, une épreuve ?

Aliénor Vinçotte
Publié le   à 14h20
4 min
La surdité, une épreuve ?

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« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Ce dimanche, l’Évangile à l’ordre du jour portait sur les Béatitudes. Comme à mon habitude, pendant l’homélie que je suis rarement – faute de bien l’entendre –, je lis un billet sur l’Évangile publié sur une page Facebook tenue par un prêtre, qui partage ses réflexions pour aider à en comprendre le sens. À défaut de pouvoir suivre aisément les homélies, j’ai trouvé mon propre support de méditation.

Après avoir lu ce billet, je lève tout de même les yeux de mon écran et tente de comprendre ce que dit le prêtre devant nous. Il a une bonne élocution : je parviens à lire sur ses lèvres et à l’écouter. Il évoque les épreuves qui jalonnent la vie de chacun. « Car nous sommes tous marqués par les épreuves de la vie. »

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Je tends l’oreille et, pour une fois, je m’efforce de me concentrer pleinement sur l’homélie. Ces épreuves, dit-il, nous pouvons choisir de les transformer. Une première pensée me vient pour Anne-Dauphine Julliand, dont trois enfants sur quatre sont au Ciel.

Puis mes pensées dérivent vers ces parents bouleversés par le handicap de leur enfant, pour qui le quotidien peut être si lourd, et vers les personnes âgées confrontées à la vieillesse que j’observe dans l’assemblée. À cet instant, le prêtre affirme : « Les épreuves peuvent être, si nous le voulons bien, un chemin vers le bonheur. » Je me dis intérieurement : « quand même, c’est plus facile à dire qu’à vivre ».

Parce que ce n’est pas simple, tous les jours, d’être sourde. Même avec des appareils auditifs, même si l’implant cochléaire aide beaucoup, même si les nouvelles technologies sont précieuses. Je suis fatiguée de faire l’effort de suivre les conversations en groupe, de demander à mes proches de répéter ce que je n’ai pas saisi, de me sentir à l’écart quand une tablée éclate de rire à la suite d’une blague lancée par untel, d’être sans cesse en train de trouver des stratégies pour compenser les informations qui m’échappent… Et cela vaut pour tous ceux qui mènent un combat quotidien. Comment laisser venir le bonheur quand la difficulté surgit ? Comment accueillir la joie lorsque la douleur s’invite ?

Absorbée par mes pensées, l’image d’Anne-Dauphine Julliand apparaît dans mon esprit. Dans un podcast récent, « Ressentir », invitée au micro de Jessica Troisfontaine, elle ne cachait ni sa douleur ni cette peine qui peut surgir à tout moment, mais elle parlait aussi de ces petites joies qui font le bonheur de ses journées. J’y découvre que la peine et la joie peuvent cohabiter, et même que cela est juste.

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Je me suis parfois demandé ce qu’aurait été ma vie sans la surdité. Je me dis que j’aurais su chanter, que j’aurais rencontré moins de difficultés dans le journalisme, que j’aurais eu plus de facilité à déployer mes talents. Qui sait ? Puis je me reprends. Je repense à tout ce que la surdité m’a donné : des amitiés loyales et durables, des amis sourds que je n’aurais sans doute jamais rencontrés autrement, des rencontres marquantes, car malgré moi, j’intrigue avec mes appareils et mon léger accent. Peut-être m’a-t-elle surtout appris l’humilité, rendu plus sensible et plus attentive aux autres, permis de développer des talents que je n’aurais pas cultivés en étant entendante. Bref, d’apporter ma pierre au monde.

La surdité m’ouvre les yeux sur le handicap des autres, sur les épreuves de la vie et sur mon propre cœur, que je trouve parfois trop endurci. Étrangement, elle m’oblige à écouter cette voix intérieure qui aurait peut-être été étouffée autrement. Peut-être que, finalement, cette épreuve reçue à la naissance m’a sauvée de moi-même ?

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