La randonnée en montagne
Le plaisir de la montagne en toute sécurité
« Une maladie auto-immune m’oblige à me déplacer en fauteuil roulant depuis une dizaine d’années. J’ai fait pour la première fois une randonnée de quelques heures en joëlette dans le parc national des Pyrénées il y a trois ans, après m’être renseigné auprès de l’office du tourisme. Je n’avais jamais entendu parler de ce « moyen de transport ». Je pensais qu’il ne me serait plus possible d’aller en balade sur des sentiers de montagne ! J’ai ressenti une telle émotion que j’ai voulu renouveler l’expérience l’été dernier, cette fois-ci dans le Champsaur avec un guide de montagne habitué à emmener des personnes handicapées.
Nous sommes partis une petite journée. Ils étaient trois pour conduire la joëlette. Deux pour tirer et un à l’arrière pour diriger et freiner. Nous avons parcouru presque 600 m de dénivelé dans des paysages magnifiques. Par moments, les sentiers étaient étroits et pentus ; c’était très impressionnant mais j’ai mis toute ma confiance dans ces hommes qui assuraient la conduite de l’engin.
C’est incroyable de constater que la joëlette passe partout mais j’ai dû assumer qu’ils fassent autant d’efforts physiques pour moi avant de pouvoir apprécier les paysages qui défilaient devant mes yeux. Sans l’engagement et l’effort de ces hommes, jamais nous n’aurions pu vivre cela, ma compagne et moi. Ils nous ont offert un magnifique cadeau : le plaisir de la montagne en toute sécurité. »
Philippe, atteint d’une maladie auto-immune

Idée de balades dans les Alpes :
La ViaVercors : itinéraire touristique aménagé sur plus de 55 km reliant les communes du plateau du Vercors. Une bonne partie est accessible aux fauteuils.
Une randonnée itinérante avec un âne
« La randonnée a toujours fait partie de l’esprit de notre famille.Pierre-Emmanuel, le dernier de nos quatre enfants, a une tétraparésie. Il a des pertes d’équilibre et ne peut pas marcher sur de longues distances. Lorsqu’il était petit, nous prenions l’habitude pour nos balades de le porter en sac à dos mais, les années passant, ça devenait plus compliqué. Lorsqu’il a eu 6 ans, nous avons voulu partager tous ensemble une expérience originale avec un peu d’aventure : une randonnée itinérante avec un âne qui pourrait porter Pierre-Emmanuel. Nous avons fait appel à l’association Sherp’ânes qui dispose d’une selle adaptée pouvant accueillir un siège moulé. L’accueil a été très chaleureux. Ils ont pris le temps de nous former, de préparer l’itinéraire avec nous (nous voulions passer par des rivières car nos enfants aiment beaucoup l’eau), de nous réserver les gîtes et de nous confier un âne très doux. Nous sommes partis ainsi 5 jours sur les Causses du Larzac. Ça a été un vrai dépaysement. Chacun de nos enfants a trouvé sa place. L’un tenait la longe, deux autres marchaient de part et d’autre de l’âne pour vérifier que la selle était toujours bien ajustée et cela a facilité les échanges avec Pierre-Emmanuel. Notre fils était ainsi au cœur de notre marche. J’ai été sidérée de voir l’âne passer partout. On dit que c’est un animal têtu. Non, s’il s’arrête c’est pour analyser comment il va contourner l’obstacle. Pierre-Emmanuel est un enfant fatigable. J’ai été agréablement surprise de voir qu’il avait supporté physiquement ces vacances ; sans doute parce qu’il était installé confortablement sur l’âne. Forts de cette expérience, nous l’avons renouvelée une autre fois ! »
Caroline, maman de Pierre-Emmanuel, atteint d’une tétraparésie.

« Avec la montagne, on prend de la hauteur sur sa vie »
Cécile Borghini est accompagnatrice en montagne, en particulier pour des personnes avec un handicap, en souffrance psychique ou avec des pathologies particulières. Depuis 20ans, elle encadre aussi des randonnées en joëlette avec Handi Cap Evasion.
La montagne offre pas mal d’obstacles. N’est-elle pas antinomique avec le handicap ?
Tout dépend de ce que l’on met derrière le handicap. Si c’est faire en sorte que tout soit bien sécurisé, adapté, confortable, lisse… Alors là oui, il y a antinomie.
On sait qu’en montagne, il y a des risques d’intempéries, des efforts à fournir, de l’inconfort, mais pourquoi les personnes avec un handicap n’auraient-elles pas le droit de partager ce que vivent les valides ? Se faire secouer sur les cailloux, se faire mouiller sous la pluie, se faire brûler par le soleil, avoir froid dans le vent, oublier les toilettes adaptées… C’est le prix à payer, pour être en bivouac au milieu de nulle part, avoir un panorama qu’on pensait ne jamais contempler…
Plus on monte, plus on va loin et plus on part longtemps, plus il va falloir accepter des contraintes.
Mais on peut faire aussi des petites randonnées à la journée ou la demi-journée avec un point culminant, ou une belle vue, pour goûter de belles saveurs. Tout est possible en montagne. On n’a pas besoin de se mettre en souffrance ou en danger.
Quels sont les bénéfices de la randonnée en montagne pour une personne atteinte d’un handicap ?
La montagne n’est pas surfaite ; elle est brute, naturelle. Elle permet aux personnes de se reconnecter à la nature, lien qu’elles perdent quand elles habitent en ville ou sont « enfermées » dans un établissement. Avec la montagne, on s’évade, on prend de la hauteur sur sa vie, sur soi-même. L’effort développe la confiance, l’estime de soi, la fierté d’arriver au sommet… Certains ont besoin de vivre des choses fortes, d’autres juste de sentir la nature. Pour les personnes en souffrance psychique, la montagne permet de prendre du recul sur leurs problèmes, leur vie, et de s’ouvrir à autre chose. A Handi Cap Evasion, les séjours pour les personnes sont une bouffée d’oxygène. Elles s’y préparent toute l’année. Préparer le séjour, c’est déjà voyager.
La randonnée développe la solidarité…
Elle est particulièrement forte avec la joëlette. Nous sommes obligés de bien nous coordonner pour pouvoir avancer. Au début, les valides se disent qu’ils sont là pour une bonne action. Très vite, ils s’aperçoivent qu’ils ont beaucoup à recevoir des personnes porteuses d’un handicap. Un sommet fait tout seul ou avec des gens valides n’aura jamais la même saveur que si l’on monte avec une personne en fauteuil ou une personne aveugle… Les personnes avec un handicap ont une perception forte de ce que la montagne peut leur offrir parce qu’elles en sont davantage privées. Elles nous offrent l’importance d’y aller ; nous, nous leur offrons la possibilité d’y aller. C’est un donnant-donnant qui est magnifique et qui nourrit chacun.
Pour compléter, lire O&L n°242, juillet, août 2021