Avis dʼexpert Points de vue

Jeanne Le Hébel, psychologue : « Le sujet de la vie sexuelle fait rejaillir de nombreuses blessures »

Psychologue, Jeanne Le Hébel est la formatrice pour L'Arche en France sur la vie affective et sexuelle. Responsable des admissions à la communauté du Caillou Blanc en Bretagne, elle est aux prises avec les questions des parents, des éducateurs et des résidents, qui reflètent des attentes extrêmement différentes.
Guillemette de Préval
Publié le   à 10h53
5 min
Jeanne Le Hébel, psychologue : « Le sujet de la vie sexuelle fait rejaillir de nombreuses blessures »

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La prise en compte de la vie intime des personnes handicapées mentales a-t-elle radicalement changé ?

Longtemps, la personne handicapée a été vue comme une personne asexuée, avec un niveau de maturité qui précéderait la puberté. Ou au contraire, elle était soupçonnée de pulsions sexuelles incontrôlables. On est passé d’un interdit à un horizon qui rend possible de les voir comme des hommes et des femmes capables de désirs. Il y a quinze ans, les débats autour des assistants sexuels ont été l’occasion de remettre le sujet sur la table : où en est-on ? Quelles sont nos valeurs et convictions ? Des initiatives créatives étaient déjà en place, mais il restait un poids de valeurs défendues autour du célibat, entouré d’envie de protéger, d’inquiétude que la vie affective et sexuelle soit un lieu de souffrance… Nous venons d’écrire de nouveaux repères éthiques sur le sujet.

Rendre possible, n’est-ce pas augmenter les risques liés à la vulnérabilité de certaines personnes ? 

Non, car il s’agit précisément pour nous de repérer les besoins de chacun. Pour certains, il n’y aura pas de demande de vie amoureuse explicite. La richesse de la vie relationnelle et communautaire propre à l’Arche leur suffit. D’autres vivront une vie amoureuse au sein de nos communautés ; quand d’autres encore manifestent des frustrations à ce sujet. On les accompagne de manière personnalisée en interne, voire par un suivi extérieur… Nous devons bien sûr repérer les situations où il faut poser un interdit ou des limites claires. Pour tel résident, il s’agira de restreindre le recours à son téléphone s’il envoie à répétition des messages évocateurs, pour un autre qui a des tendances exhibitionnistes ou se masturbe publiquement, limiter certains déplacements hors de sa chambre…

Le risque d’abus est plus important pour les femmes porteuses d’un handicap. D’où le recours encore fréquent à une contraception obligatoire… 

Oui, cette pratique demeure encore par anticipation. J’ai en mémoire une jeune fille mise sous contraception par ses parents alors qu’ils lui interdisaient d’avoir des relations sexuelles… C’était pour la protéger à tout prix, en cas d’agression. Cela n’a pas d’intérêt si la femme n’a pas d’amoureux. Mais nous n’avons pas la main sur le dossier médical des personnes.

Comment accompagnez-vous les parents ?

Je me souviens de l’accueil de deux familles. L’une me dit : «J’ai confiance car chez vous, il ne se passera rien dans le domaine affectif et sexuel pour mon enfant!» Juste après, l’autre mère se réjouit : « Je sais que vous êtes ouvert. Vous accepterez qu’il se passe quelque chose pour mon fils. »Nous faisons faceàdes attentes très différentes. Les familles sont soutenantes pour l’autonomie de leur enfant, mais sur l’intimité, c’est un peu le dernier bastionàconquérir. Nous devons faire preuve d’une grande délicatesse car ce sujet fait rejaillir de nombreuses blessures.

« Les familles sont soutenantes pour l’autonomie de leur enfant, mais sur l’intimité, c’est un peu le dernier bastion à conquérir. »

Il n’est pas rare d’entendre : «Mon enfant n’est pas capable d’être en couple. Il imite les autres. On vous demande de ne pas le laisser faire si cela arrive. »Dans ce cas précis, la tension est grande. Nous disons au jeune :« Oui, on entend que c’est interdit chez toi mais ici, c’est différent. »Les choses sont possibles dans la mesure oùil y a de la liberté, du respect, et qu’il n’y a pas de signes d’alerte liés au consentement. Des familles encore auront un tel désir de normalité, qu’elles poussent leur enfant à une vie amoureuse. À nous de voir si la demande est artificielle. On respecte ce que les familles ont transmis à leurs enfants, mais l’intimité des jeunes leur appartient.

Que dit justement le cadre légal sur le rôle des parents ?

Si la famille a un mandat – curatelle, tutelle, habilitation familiale – ces mandats ouvrent des droits et des devoirs sur la personne protégée, mais n’implique pas de participer à toutes ses décisions. Les mesures de protection juridique tendent à être plus « ciblées » sur les incapacités reconnues chez la personne concernée. Celle-ci garde toute sa liberté sur ses choix personnels, dont la vie affective fait partie. On n’informe pas les mandataires sans consentement de la personne concernée. Mais du coup, les personnes avec un handicap mental doivent répondre de leurs actes juridiquement, car la sexualité engage une responsabilité.

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