Les sports de combat
« Je voulais une discipline sportive pour apprendre à me défendre dans la rue »
« Je suis atteint d’une rétinite pigmentaire. C’est une maladie évolutive de naissance. J’ai toujours été dans des établissements spécialisés et j’ai suivi mes études en braille. Aujourd’hui, je fais seulement la différence entre la nuit et le jour et perçois encore un peu les ombres. Je pratique la boxe anglaise depuis six ans dans la section handi-boxe du club de Levallois.
J’ai choisi la boxe parce que je préfère les sports individuels aux sports collectifs, et j’apprécie les sports de combat. J’ai un grand besoin de me défouler, moi qui suis stressé de nature. Je voulais également une discipline sportive pour pouvoir me défendre dans la rue. J’ai subi plusieurs agressions. La boxe m’a été très utile pour sortir de situations compliquées. Notre entraîneur connaît bien le monde du handicap, et s’adapte en fonction de nos situations. Les assauts sont adaptés.
Cela fait maintenant six ans que je pratique la boxe anglaise au club, où se côtoient des personnes aveugles, porteuses d’un handicap mental ou d’autisme. Comme il y a de nombreuses personnes cérébrolésées, nous n’avons pas le droit de donner des coups à la tête : nous remplaçons les coups par des touches, pour éviter de faire mal. Je me repère essentiellement au son, au déplacement de mon adversaire et je connais le ring par cœur. Je m’entraîne au sac de frappe pour l’endurance et pour améliorer les enchaînements des frappes. Et ça me défoule bien ! Je ne compte pas de devenir boxeur professionnel, mais j’aimerais participer peut-être un jour aux Jeux paralympiques. »
Grégoire, 30 ans, malvoyant
Où pratiquer la boxe ?
• Asperger Amitié (Paris 15e) : l’association propose une initiation à la boxe anglaise, le deuxième samedi du mois, pour des enfants et adultes Asperger. à partir de 13 ans.
• Boxing Lyon United (Lyon 3) : handi-boxe pour personnes ayant un handicap physique ou sensoriel.
• L’Académie de Boxe (Toulouse) : handi-boxe le jeudi soir destiné aux personnes de 6 à 60 ans, quel que soit le handicap, et cours adaptés pour jeunes atteints de TSA, le samedi matin.
« Le karaté demande une certaine discipline et renforce les muscles »
« Ma fille Jade de 8 ans est scolarisée en classe de CE1. Elle a une maladie génétique orpheline rare, qui a pour conséquence une diminution de la masse musculaire, notamment au niveau des membres inférieurs, des problèmes d’équilibre et de concentration, de déglutition et de digestion. C’est une petite fille hyper-émotive et fatigable. J’ai beaucoup pratiqué les arts martiaux dans ma vie. C’est en me voyant en faire que Jade a voulu essayer le karaté. J’ai toujours su que les activités extrascolaires seraient un complément à sa rééducation (orthophonie, kiné, suivis médicaux multiples…), en particulier le karaté, parce que ce sport demande une certaine discipline, de la concentration, et renforce les muscles.
Depuis trois ans, Jade a intégré un cours à Guérande. Il réunit une quinzaine d’enfants âgés entre 6 et 8 ans. Jade ne craint pas de combattre avec des enfants valides. C’est une petite fille très sociable. Elle est aujourd’hui ceinture jaune. Son professeur n’a pas voulu informer les enfants du handicap de Jade pour ne pas faire de différence. D’eux-mêmes, ils se sont aperçus de la fragilité de notre fille et ont su s’ajuster à ses difficultés. Notre jeune karatéka est capable aujourd’hui de faire des petits sauts, de courir, chose inimaginable il y a quelque temps. Elle a fait beaucoup de progrès, au point que certains troubles de la maladie tendent à diminuer. Le karaté contribue à cette évolution.
On s’entraîne aussi beaucoup à la maison. Jade préfère les katas – enchaînement de positions d’arts martiaux – que les combats. Car ils sont plus adaptés à son caractère sensible et à la faiblesse de son corps. À chaque fin de cours, Jade ressent une certaine satisfaction de ce qu’elle a accompli. »
Laurent, père de Jade, atteinte d’une maladie génétique
Le saviez-vous ?
Le para-judo est l’un des deux arts martiaux présents aux Jeux paralympiques. Il s’adresse uniquement aux personnes en situation de handicap visuel. L’autre sport est le para-taekwondo, réservé aux athlètes ayant un handicap des membres supérieurs.
Un face à face apprend l’interaction

Olivier Strak exerce en tant que psychologue dans le secteur médico-social, auprès de personnes polyhandicapées et porteuses d’un trouble autistique, ainsi que dans le sport de haut niveau. Il a pratiqué le judo et le yoseikan budo en compétition.
En quoi pratiquer un sport de combat peut être particulièrement bénéfique pour une personne avec un handicap ?
Les sports de combat sont des sports complets. Comme beaucoup de disciplines, ils favorisent l’augmentation des capacités cognitives, de la mentalisation, de la mémoire, de la coordination, des mouvements… Ils aident à lutter contre la sédentarité, renforcent l’estime de soi et contribuent à la régulation des émotions. S’ajoute à cela, le caractère très ritualisé des sports de combat, en particulier des arts martiaux. Les modes d’action dans la relation à l’autre sont codifiés et bien marqués. Il y a des repères d’espacement, un déroulement des séquences, bien délimitées par un salut qui marque l’entrée et la fin de l’activité… Les routines de séquençage de l’entraînement, avec la succession de l’échauffement, du renforcement musculaire, de la répétition des exercices techniques et enfin des combats d’entraînement, permettent d’anticiper l’action. Cette prévisibilité peut finalement sécuriser une personne qui a une fragilité anxieuse. Le fait qu’il y ait des séquences qui se répètent d’une fois sur l’autre amène de l’anticipation. Cela évite de fournir un effort répété d’adaptation pour être davantage centré sur sa coordination ou pour intégrer de nouvelles consignes.
En quoi la dimension de combat peut-elle permettre de réaliser des progrès dans le rapport à soi ou à l’autre ?
On ne peut pas pratiquer un sport de combat sans un partenaire. Donc, on ne va pas l’agresser. Le travail en face à face apprend l’interaction avec l’autre. Ce rapport direct nécessite de s’ajuster. Au karaté, j’ai pu par exemple observer que pour un jeune autiste, le fait de favoriser une pratique en miroir ou en opposition, mais à une certaine distance, facilitait l’acceptation et la compréhension de la relation, la réciprocité. Tout en le préservant d’un corps à corps qu’il tolérait difficilement.
On a besoin du partenaire à la fois pour progresser et pour apprendre de lui, le respect, la maîtrise de son élan. Le fait d’être à deux permet d’appréhender son corps, dans une approche où je peux être tout à la fois actif et passif. Cette dimension de combat me fait expérimenter l’expression de ma violence de manière contenue. Gérer une agressivité ou une impulsion peut être intéressant en termes de prévention, pour des personnes ayant des troubles du comportement.
Le sport de combat peut donc être un exutoire à l’agressivité…
Effectivement. Dans le cas d’un handicap survenu au cours de la vie, les sports de combat peuvent être un bienfait pour accepter son handicap, un médiateur pour favoriser un processus de résilience. Ils sont des lieux propices pour manifester son agressivité, qui peut être soutenue par une certaine colère ou une certaine tristesse. Mais comme la pratique est codifiée, ce ne sera pas une délivrance brute. On va sociabiliser cette agressivité et lui donner un sens. La personne va pouvoir l’extérioriser, mais aussi la régulariser pour que cette résilience s’inscrive dans un processus de construction de soi et non de destruction.
Pour en savoir davantage : O&L n°253, mai-juin 2023.