Heureux les cabossés
Un panneau de signalisation avec cette inscription en rouge vif, « chantier », quelque part dans une forêt : « Voilà, c’est comme ma vie », avait résumé Wulfran en envoyant cette photo une semaine avant notre rencontre. L’homme de 57 ans ne craint pas d’exposer ses fêlures. Devant la petite gare routière de Grand’ Combe, au nord d’Alès, dans le Gard, il sort, tranquille, de sa Renault Kangoo usée. À l’intérieur patientent ses trois chiens aux abois, qu’il fait taire avec autorité. Derrière ses larges épaules enserrées dans une polaire noire, on imagine volontiers l’ancien officier d’infanterie qu’il était jusqu’en 2012. C’est au cours de cette période « particulièrement difficile » que ce natif des Yvelines reçoit, en 2007, le diagnostic de sa bipolarité. « Mais la maladie était tapie sous mes pieds depuis longtemps, explique-t-il avec lucidité. J’avais notamment une addiction à l’alcool lors de phases dépressives, quelques tocs aussi. L’activisme de l’armée enfouissait tout sous un couvercle, mais la cocotte-minute a fini par exploser… »
« J’ai dit aux autres de continuer sans moi. Je suis littéralement tombé dans le fossé »
La lourdeur de la maladie est telle qu’en 2010, alors qu’il participe au pèlerinage des hommes et pères de famille vers Cotignac en juillet, ce père de trois filles et grand-père de huit petits-enfants ne parvient plus à suivre la cadence. « On devait avaler soixante bornes et j’ai lâché, c’était trop dur, se remémore-t-il, cigarette à la main, attablé dans la cuisine de son sobre appartement où les chiens flânent de leur niche au canapé. J’ai dit aux autres de continuer sans moi. Je suis littéralement tombé dans le fossé ». Ce coup dur est pourtant à l’origine d’une intuition portée par Carl Lauron, un autre pèlerin, devenu désormais un ami. « Il a beaucoup culpabilisé de m’avoir laissé sur le bord de la route », raconte Wulfran.
Pas de limites aux cabossés
Peu de temps après, ce même Carl subit une rupture des ligaments croisés. Cet aléa est un deuxième appel. Carl propose à Wulfran de lancer un groupe spécial au pèlerinage, suivant pour tous les « papas cabossés ». « Dans ce chapitre, le partage et la prière priment sur la performance physique », souligne Wulfran, cherchant parfois ses mots, paupières closes comme pour mieux se concentrer. Là-bas, vient qui veut. Il n’y a pas de limites aux « cabosses » : handicap physique, psychique, addictions, deuil et séparation… « On a tous des profils très différents, mais il n’y a aucun jugement, confie l’ancien officier qui a divorcé en 2004. Chacun dépose ses fardeaux, on vit une belle fraternité ». Celle-ci se ressent d’emblée lorsqu’il énumère les temps forts de ces rencontres. Très vite, il s’attarde sur Arnaud, un de ses « cher frère père » comme il aime les appeler sur la conversation WhatsApp qui les relie. « Arnaud marchait avec nous depuis plusieurs années, évoque Wulfran. Un jour, on lui a diagnostiqué une tumeur au cerveau. Il était très faible, mais il voulait à tout prix marcher avec nous. Ça a été une sacrée logistique, avec son épouse qui nous suivait de près en voiture. On marchait à son pas. Son médecin, catholique, a même proposé de venir pèleriner à ses côtés. Un moment très intense ». Cet homme meurt quelques mois plus tard. Wulfran et plusieurs pères cabossés se rendent à son enterrement. « Dans son cercueil, on a glissé les croix que nous portions au pèlerinage », se souvient-il.
Voir la vie en grand
Des croix, Wulfran en porte de lourdes au quotidien, et depuis longtemps. À 14 ans, l’année de son entrée à l’armée, son frère décède brutalement dans un accident de voiture. Quelques années après, il perd sa mère d’un AVC. Et s’il est régulièrement suivi dans un hôpital réputé de Montpellier pour sa bipolarité, cette maladie psychique ne le ménage guère. « Je me sens si souvent seul dans cette souffrance, reconnaît ce fils d’une mère chrétienne infirmière et d’un père résistant communiste athée. « Quand je vais mal, je pars marcher en forêt avec mes chiens », poursuit celui qui aimerait créer son entreprise d’éducateurs en comportement canin. « Mais je n’ai pas encore obtenu de crédit suffisant ». Voilà quelques années que Wulfran a demandé à être placé sous curatelle. Après avoir enchaîné différents métiers, de visiteur de prison à l’accueil de jour pour femmes battues, il donne des cours particuliers ici et là. « Mon cerveau tourne à mille à l’heure, c’est épuisant, mais j’aime transmettre », sourit cet éternel curieux.
« Il est le ciment de notre groupe de pères »
Comme de nombreux sujets, la foi a été propice à de multiples questionnements. Mais il ne s’en est jamais détourné : « Quand je regarde un crucifix, je redescends en pression. » Wulfran aime écouter des chants religieux et lire les Écritures. Comme dans l’une des lettres de saint Paul, qu’il affectionne pour son imperfection, il a fait sienne cette phrase : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.» Cela ne l’empêche pas de voir la vie en grand. Ce coutumier du chemin de Stevenson – qui relie Le-Puy-en-Velay à Alès – nourrit trois grands rêves : marcher vers Saint-Jacques-de-Compostelle avec un âne, aller en pèlerinage à Jérusalem et voyager à Cuba.
Sa force d’âme, son ami Carl en est le témoin : « Wulfran est le ciment de notre groupe de pères, assure-t-il. En apparence, c’est le plus faible d’entre nous. Pourtant, c’est lui qui nous rappelle de prier les uns pour les autres. Il renforce nos liens. » Il n’a pas été étonné lorsque Wulfran s’est proposé pour reprendre le flambeau de responsable de leur singulier chapitre. Le père cabossé est devenu le père d’angle.
