Thibault Bazin : « L’État Providence signe l’abandon des plus fragiles »
Vous avez déposé une centaine d’amendements pour tenter d’endiguer la permissivité du texte, comme celui visant à exclure les personnes qui ont un sentiment d’indignité. Leur refus quasi systématique traduit-il un échec à les protéger ?
Oui, et je donnerais en exemple l’amendement proposé en parallèle du délit d’entrave à l’aide à mourir : nous avons proposé un délit d’incitation, par souci de cohérence, parce que l’on estimait que le délit d’entrave allait vraiment trop loin, – je pense aux associations qui font de la sensibilisation. Nous avons aussi cherché à sortir systématiquement du texte la souffrance psychique ou psychiatrique: un autre amendement demandait à rendre obligatoire l’avis du juge et du psychiatre. Cela a été refusé. Non seulement l’avis d’un psychiatre sera facultatif, mais ce psychiatre ne sera consulté que si le médecin référent lui-même le demande… Et quand bien même le psychiatre serait consulté et rendrait un avis négatif, le médecin pourra ne pas en tenir compte! Le plus grave aujourd’hui, c’est que ce texte pourra concerner des personnes qui ne sont pas en fin de vie. Tant de personnes pourront être éligibles. J’en tire un sentiment d’abandon des plus vulnérables et des plus précaires.
Ce texte va générer un mal-être existentiel.
J’ai aussi essayé de me battre en demandant l’interdiction du suicide assisté pour les personnes qui expriment un sentiment d’indignité. Mon amendement n’est pas passé, alors même qu’il s’agit là d’un cri d’alerte, d’un appel à être considéré quelle que soit sa fragilité. Si dans un établissement, une personne handicapée se retrouve face à son voisin de chambre qui se sent indigne au point de demander à mourir, et qu’on lui donne accès à cette possibilité, elle pourrait être amenée à se poser, à son tour, la question de la légitimité de son existence. Combien d’entre elles, qui cumulent souvent des affections graves, comme des insuffisances rénales ou des problèmes cardiaques, sont pourtant heureuses de vivre! Ce texte va générer un mal-être existentiel. Par ailleurs, nous nous sommes battus sur la clause de conscience. Celle-ci a été prévue pour les médecins et infirmiers, mais refusée aux établissements ou aux pharmaciens – or, préparer une substance qui tue et la délivrer au comptoir, ce n’est pas rien.
Beaucoup de personnes handicapées, atteintes de pathologies lourdes, réunies à Paris samedi en tant qu’ « éligibles », ont le sentiment de ne pas avoir été entendues de la classe politique. Que leur répondre ?
Je les ai vues à la sortie de l’Assemblée, après avoir passé 100 heures en séances, et non, elles ne sont pas invisibles! Certes, ce texte n’a pas d’intention de les cibler : les promoteurs de la loi ne visent pas expressément l’euthanasie des personnes handicapées. Mais on sait que la loi peut avoir un caractère incitatif ou dissuasif. Indirectement, ce texte les accule à s’interroger sur la valeur de leur propre vie. Même le CCNE a exprimé des réserves liées au sentiment d’indignité. L’impact sur les relations sociales, sur la vision de la fragilité, est immense. On donnera le droit à une personne, dont la qualité de vie est diminuée, de demander la mort. Nous devrons alors faire preuve d’une extrême vigilance à l’égard de tous ceux qui ne se posaient pas ces questions.
Le processus législatif ne fait que commencer, et il n’est pas irréversible. Il faut attendre la nouvelle lecture du texte au Sénat à l’automne.
Gardez-vous encore espoir d’un retour en arrière, alors que le processus engagé semble implacable ?
La majorité des députés qui vient d’adopterle texte en première lecture, à 54%, est loin d’être écrasante, en dépit des sondages. Or, de nombreuses questions ont éveillé les consciences et vont continuer à travailler les dizaines de parlementaires indécis, puisqu’il ne s’agit que de la première lecture. Le processus législatif ne fait que commencer, et il n’est pas irréversible. Il faut attendre la nouvelle lecture du texte au Sénat à l’automne. L’option qui vient d’être prise relève d’une rupture anthropologique majeure. L’État, censé être «Providence» vis-à-vis des plus fragiles, signe leur abandon. À mon niveau, je fais modestement ce que je peux. Tout au long des débats, j’ai essayé d’être dans un questionnement éthique, et j’ai posé beaucoup de questions dans l’hémicycle. Privilégier l’éthique de la vulnérabilité ferait honneur à la France, et nous pouvons encore y parvenir.