Reportages

Fin de vie : la loi sur « l’aide à mourir » adoptée à l’Assemblée

Les députés ont adopté en deuxième lecture la loi sur le droit à l’aide à mourir ce 25 février. Ombres & Lumière, présent au moment du vote, revient sur cette séquence politique qui provoque une déflagration, dans les rangs des députés mais surtout des militants des droits des personnes handicapées.
Guillemette de Préval
Publié le   à 21h21
7 min
Fin de vie : la loi sur « l’aide à mourir » adoptée à l’Assemblée
L'assemblée nationale a adopté, mercredi 25 février, le texte sur "l'aide à mourir" (MC)

Générez un lien unique pour permettre à quelqu'un de lire cet article gratuitement.

Laissez vide pour générer un lien partageable
Lien généré avec succès !
Ce lien permet d'accéder à l'article sans restriction pendant 30 jours.

À peine sorti de l’hémicycle où vient d’être adopté le texte sur la loi sur «l’aide à mourir», le député Les Républicains Philippe Juvin fait son calcul. « 226 personnes viennent de voter contre le projet de loi, réfléchit-il, adossé à une colonne du jardin du Palais Bourbon. Alors qu’en mai 2025, en première lecture, ils étaient 199 à s’être opposés. Ça fait 27 voix supplémentaires! » Loin de jouer les optimistes naïfs, cette progression signifie pour ce médecin de profession que les lignes bougent. «Les débats ne sont pas terminés », insiste-t-il, fondant son espoir sur le travail des sénateurs, prévu fin mars. À l’inverse, ils étaient 305 députés à approuver le projet de loi. Ils sont désormais 299 députés à l’avoir fait ce mercredi 25 février, et 226 contre.

Des convictions personnelles

Les débats dans l’hémicycle ont été houleux, teintés d’une certaine gravité. Au terme d’ultimes discussions sur la possibilité d’un recours, ou non, à un tiers – c’est-à-dire une euthanasie et non un suicide assisté – en cas d’impossibilité de s’injecter soi-même la dose létale ; ou encore sur la précision explicite d’interdire l’accès à «l’aide à mourir» aux personnes en souffrance psychologique, des référents de chaque groupe se sont exprimés face à l’hémicycle quasiment plein.

Les convictions personnelles ont souvent été mises en avant, au-delà des sensibilités politiques. Ainsi, Jean-Pierre Bataille, député pour LIOT (Libertés, indépendants, Outre-mer et des territoires), a fait valoir son expérience « d’ancien pharmacien » pour appuyer son opposition au texte : « Trop d’incertitudes demeurent dans ce texte. Je crains un désengagement de l’État dans les soins palliatifs. Voter ‘l’aide à mourir’ sans d’abord observer les effets de la loi sur les soins palliatifs est incohérent. »

« La vraie dignité n’est pas de mourir plus vite, la vraie dignité, c’est de n’être jamais abandonné. » Hanane Mansouri

Nathalie Colin Oesterlé, du groupe Horizons et indépendants, a elle aussi dénoncé la fragilité de ce texte. Celle-ci avait déposé un amendement «pour qu’aucune euthanasie ne soit réalisée par défaut d’accompagnement», lequel n’a pas été approuvé. «On nous présente ce texte comme un progrès, a-t-elle dénoncé. Mais donner la mort sans avoir tout fait pour accompagner la vie n’en est pas un. Le doute doit toujours bénéficier à la vie.»

Une vive opposition à droite

Du côté de la droite, les orateurs ont majoritairement fustigé la loi, à l’instar de Patrick Hetzel, de la Droite républicaine. «Le véritable progrès, c’est d’organiser la solidarité jusqu’au bout pour qu’aucun citoyen ne se sente de trop, parce que trop fragile, trop dépendant, ou trop coûteux.Les soignants n’abrègent pas la vie. Ils humanisent le temps qui reste. Notre responsabilité, c’est leur donner les moyens d’agir. »

À lire aussi : Fin de vie : deux députés s’indignent après le vote

La députée Hanane Mansouri, du groupe Union des droites républicaines (UDR), s’est inscrite dans cette même vive opposition : « Cette loi ne protège pas le plus faible, a-t-elle martelé. Elle ne soulage pas la souffrance, elle la supprime avec une seringue. La vraie dignité n’est pas de mourir plus vite, la vraie dignité, c’est de n’être jamais abandonné. Une société qui choisit la mort plutôt que la solidarité cesse d’être une société humaine. » La députée a également dénoncé le fait que, sur le certificat de décès, ces morts via « l’aide à mourir » seront enregistrées comme morts naturelles. « C’est faux, juridiquement et moralement ! Vous demandez aux médecins de mentir, aux familles de vivre avec cette falsification. Pourquoi ce camouflage ? Parce que vous savez ce que vous faites dérange. Une loi qui maquille la réalité est dangereuse. »

La place au doute

Le doute s’est plusieurs fois immiscé dans les débats. «Ce qui est aujourd’hui présenté comme des garde-fous, d’autres, demain, les présenteront comme des discriminations, a interpellé Yannick Monnet, du groupe centriste Les Démocrates. J’espère que cette loi sera rapidement obsolète. Le doute n’est pas une faiblesse, il est une responsabilité.»

Ce doute s’esquissait même chez les défenseurs du texte. « Deux tiers des malades qui devraient avoir accès aux soins palliatifs n’y ont toujours pas accès. Sans droit opposable, le risque est grand que les intentions demeurent des promesses », a déploré Julie Laernoes, du groupe Écologiste et Social. Par ailleurs, la députée La France insoumise Élise Leboucher a mentionné les actions des associations antivalidistes: « Leur opposition nous interpellent. Leurs inquiétudes sont légitimes. Je veux leur redire qu’aucune personne ne pourra recourir à l’aide à mourir du fait de son seul handicap ou d’une souffrance psychique. »

La réaction des associations

Pourtant, ces derniers exprimaient déjà les dérives possibles, lors d’une conférence de presse organisée avec l’association Les Éligibles et leurs aidants, lundi 23 février. Elena Chamorro, enseignante devenue handicapée après un accident, a pointé les incohérences de ce projet de loi : «Il y aurait des pulsions de mort dont il faudrait se protéger, et d’autres à encourager, sous prétexte de handicap et de maladies? En fait, on normalise les désirs de mort.»

Mais il n’est pas question de baisser les bras pour Elisa Rojas, avocate atteinte d’une maladie rare et cofondatrice du collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation (CLHEE). «Si le texte est définitivement adopté (en troisième lecture au printemps), on continuera à se battre pour protéger les personnes malades et handicapées, appuie-t-elle. Malgré le délit d’entrave, qui criminalise la prévention du suicide et n’existe dans aucun autre pays, je continuerai à parler. Peut-être que la prochaine fois que vous viendrez me voir, ce sera en prison. Oui, si l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) souhaite faire de nous des criminels, c’est ce qui nous attend.»

De son côté, l’association Alliance Vita a réagi dans un communiqué : « Cette précipitation choque, alors que le système de santé est en crise et que les Français attendent avant tout un accès équitable aux soins, en particulier les soins palliatifs. »

La suite, la militante Elisa Rojas essaie d’ores et déjà de la penser. Elle mentionne le cas du Canada, où des militants anti-euthanasie se promènent avec des pancartes sur elles, pour mentionner explicitement qu’elles ne souhaitent pas être euthanasiées si elles ne peuvent plus s’exprimer un jour. « C’est un exemple parmi d’autres d’actions mises en place, expose-t-elle. Avant, on luttait pour préserver nos droits. Aujourd’hui, on lutte pour préserver nos vies. »

À ne pas manquer