Témoins

Estelle, sous curatelle renforcée : « Je suis épaulée, mais je reste libre de mes choix »

Le parcours douloureux d’Estelle, 30 ans, souffrant d’autisme et de troubles psychiques, a été jalonné de nombreux obstacles. Grâce à sa volonté et avec l’appui de sa famille et de Matisse 2.0 à Dijon, elle a gagné en autonomie et met tout en place pour que cela dure.
Christel Quaix
Publié le   à 16h48
6 min
Estelle, sous curatelle renforcée : « Je suis épaulée, mais je reste libre de mes choix »
© C. Quaix.

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« Dès toute petite, j’ai senti que je n’étais pas comme les autres. J’étais la fille bizarre qui ne comprenait pas l’implicite et ne parvenait pas à s’intégrer. Je vivais un tapotement amical sur l’épaule comme une agression. J’avais du mal à regarder dans les yeux. J’ai été harcelée. J’avais des troubles du sommeil, des soucis avec la nourriture mais je n’étais pas suivie et ne disais à personne ce que je vivais.

J’ai mis du temps à raconter ce qui se passait dans ma vie. Je suis passée entre les mailles du filet mais une classe spécialisée m’aurait certainement sauvée.A sept ans, j’ai été diagnostiquée dépressive et j’ai fait une première tentative de suicide.J’étais suivie au CMPP (Centre médico-psycho-pédagogique) mais mon autisme n’était pas reconnu. On pensait que j’étais dyslexique.

« Les médecins pensaient que je vivais une crise d’adolescence et mes parents ont dû insister pour me faire hospitaliser. »

La première année de lycée, j’ai été en internat et là, le harcèlement s’est intensifié. Je jouais un personnage. J’ai tenté de camoufler mes difficultés en imitant les autres. Je prenais leurs postures, je répétais leurs phrases mais du coup, souvent en décalé. Je pensais que j’avais des troubles intellectuels. J’ai fait une nouvelle tentative de suicide. Les médecins pensaient que je vivais une crise d’adolescence et mes parents ont dû insister pour me faire hospitaliser en pédopsychiatrie, car j’étais devenue un danger pour moi-même. Boulimie vomitive, puis anorexie mentale, j’enchaînais les troubles. Les médecins n’arrivaient pas à établir un diagnostic. A dix-huit ans, j’ai été hospitalisée chez les adultes.Le personnel de l’hôpital psychiatrique me sanctionnait car je ne mangeais pas assez.J’étais infantilisée. Je suis retournée chez mes parents. S’en est suivie une dépression qui a duré des années.

J’ai quand même poursuivi mes études. Après avoir raté un CAP de décoratrice céramiste à un point, je me suis tournée vers la Mission locale qui m’a ouvert les portes du social et permis de faire un service civique auprès de jeunes. Mes difficultés se sont effacées. Je portais la parole des jeunes devant les autres. Parler devant les autres me plaisait et je le faisais bien. A la fin du service civique, j’ai travaillé en IME (Institut Médico-Educatif) et quelque chose a encore changé en moi. J’ai cassé le personnage que je m’étais créé.

Trois ans plus tard, je suis partie à Bergerac pour suivre une formation de moniteur éducateur. Déléguée de promotion, j’avais mon appartement. Puis le covid est arrivé, et les cours ont eu lieu en Visio. Je me suis enfermée, j’ai vécu une crise maniaque durant six mois, avec des troubles à leur paroxysme.Mes parents sont venus chez moi et ont découvert que je vivais dans le noir, avec un casque anti-bruit sur les oreilles.Ils m’ont ramenée chez eux. Je voulais regagner mon autonomie. J’ai travaillé pour avoir un appartement à Dijon et j’ai intégré la fac de psycho. Durant le premier semestre, j’ai fait confiance aux mauvaises personnes. J’ai hébergé une amie qui était à la rue. Elle a fait venir chez moi des gens de la rue avec leur drogue et leurs chiens. J’ai fui en travaillant à la bibliothèque universitaire. Alertée par des voisins de tout ce qui se passait dans mon appartement, j’ai mis tout le monde à la porte mais cette amie très toxique est restée. J’ai fini par rentrer une nouvelle fois chez mes parents.

« Mes parents sont venus chez moi et ont découvert que je vivais dans le noir, avec un casque anti-bruit sur les oreilles. »

En 2024, le diagnostic d’autisme a été posé et cela m’a délivrée mais j’ai refait une phase maniaque et j’ai payé une école de cinéma. Depuis, je suis sous curatelle renforcée. Au printemps, j’ai été à nouveau hospitalisée mais depuis septembre dernier j’ai emménagé dans un appartement queMatisse 2.0, structure dijonnaise d’accompagnement intensif à domicile de personnes âgées de 18 à 30 ans présentant une psychose débutante ou un Trouble du Spectre de l’Autisme (TSA), m’a aidée à trouver. Tout en ayant mon propre logement, je suis cadrée, sécurisée. Le déménagement a été un chamboulement, et au début, j’appelais beaucoup les référents de Matisse. Ils étaient là pour moi.

Aujourd’hui encore, ils me ramènent dans le concret et m’ancrent dans le réel. Ils savent m’écouter et accepter aussi mes silences. Mes référents Matisse m’aident à faire mes courses, car c’est difficile pour moi entre le bruit, la lumière et le monde. Ils m’assistent pour ranger, m’organiser…Les ateliers thérapeutiques sont aussi un grand soutien. En abordant tous les aspects du quotidien, ils nous permettent de rester dans la vie et pas en dehors. Je suis épaulée, mais je reste libre de mes choix. A l’automne dernier, une amie m’a parlé d’un poste pour assurer le périscolaire dans une école maternelle. Avec les référents de Matisse, on a pesé le pour, le contre pour voir ce que ce travail pourrait m’apporter et quels étaient les risques éventuels. Je me suis lancée et depuis le mois de novembre, je travaille à la pause méridienne auprès d’élèves en moyenne et grande section. Cela me plaît beaucoup. J’aime créer, donner des initiatives aux enfants qui me renvoient beaucoup d’affection. Grâce à Matisse et toujours soutenue par ma famille, j’ai pris un nouveau départ. »

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