Éric Joly, bipolaire : « Si la psychiatrie française veut survivre, elle doit rattraper son retard »

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Éric Joly, bipolaire : « Si la psychiatrie française veut survivre, elle doit rattraper son retard »

Éric joly, référent pair-aidance pour la Fnapsy, publie « Bipolaire, et alors ! ». Un récit du rétablissement rempli d’espoir sur ce trouble psychique encore incompris.  
Damien Brickler Grosset
Publié le   à 15h01
5 min
Éric Joly, bipolaire : « Si la psychiatrie française veut survivre, elle doit rattraper son retard »

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Le titre de votre livre est-il une façon de déstigmatiser les troubles bipolaires ?

Le titre « Bipolaire et alors ! » un peu provocateur a pour objectif d’interpeller et faire réfléchir la société. Derrière ce titre, il y a cependant un combat plus profond: celui de mettre en lumière les personnes atteintes de troubles psychiques et de porter le plaidoyer de ma communauté, de ces gens qui souffrent de ces troubles. À travers ce livre et à travers mon expérience, qu’elle soit professionnelle ou personnelle, je les invite à se reconnecter pour retrouver le pouvoir d’agir et être capable de se réinventer.

La bipolarité, si l’on fait preuve de volonté, n’empêche pas d’aimer et d’être aimé, comme elle n’empêche pas de travailler. Mon livre est donc un récit du rétablissement qui s’appuie sur une philosophie québécoise d’abord et plus largement anglo-saxonne qui a plus de sens que la philosophie française du rétablissement.

Et sur quoi repose cette philosophie du rétablissement ?

Je parle du modèle CHIME. Cet acronyme anglais signifie Connectedness, Hope, Identity, Meaning et Empowerment. Il s’agit donc de produire du lien social, de l’espoir, et de trouver la capacité à redonner du sens à la vie, ce sont-là les piliers majeurs du rétablissement en santé mentale. Cette approche à la fois sociale et individualisée de la psychiatrie permet de trouver le soutien et la force de se relever plus vite.

De ce point de vue, la psychiatrie française est-elle en retard par rapport à l’approche anglosaxonne des troubles psychiques ?

Tout à fait, et pas seulement anglo-saxonne d’ailleurs! Par exemple, en Italie, il y a zéro lit d’hospitalisation. Si la psychiatrie française veut survivre, il est impératif qu’elle rattrape son retard. Cela passe notamment par le soin à domicile. En France, le modèle proposé est très clinique et hospitalo-centré. Certes, il y a quelques équipes mobiles, mais pas suffisamment!

« En France, l’approche de la psychiatrie est très clinique et hospitalo-centré. »

Il y a les hospitalisations à répétition, l’internement de force, les traitements qui vous font prendre 40 kilos, le fait qu’on tremble tout le temps. Les hospitalisations sont douloureuses pendant mais aussi après: on en sort perdus, sans plus aucune estime de soi, sans repères. C’est pour cette raison qu’il faut un accompagnement et une approche à la fois sociale et individualisée de la psychiatrie.C’est aussi une façon d’être mieux équipé face à la vie amoureuse qui est compliquée quand on a un trouble psychique – j’en parle dans mon livre. La vie professionnelle est elle aussi très éprouvante. Le monde de l’entreprise est cruel et la santé mentale n’y est pas encore assez présente.

Vous brossez ici un portrait bien sombre de la psychiatrie française…  

Parce que c’est la vérité ! En France, la psychiatrie est le parent pauvre de la médecine. Pour autant, il n’y a pas d’autres solutions. Par exemple, en novembre dernier, j’ai été contraint de retourner à l’hôpital parce que j’avais clairement besoin de soins, tout en sachant qu’en sortant j’aurais encore l’impression de retourner à zéro, sans estime ni confiance en moi.

Mais tout n’est pas si noir. En France, dans les hôpitaux, je croise parfois un personnel soignant qui permet de se reconnecter à soi. Certains psychiatres ou infirmiers en psychiatrie savent accompagner les patients. L’investissement n’est pas seulement scientifique ou médicamenteux, il est aussi humain. C’est grâce à cet espoir et aux soins reçus que j’ai pu m’en sortir. Le premier soin que doit donner un médecin est une forme d’amour. Sans elle, on ne peut pas retrouver la volonté de se battre.

Il n’y a pas que les rencontres parmi le corps médical qui vont ont redonné espoir. La Foi aussi semble vous avoir été d’un grand secours dans votre quête du rétablissement ?

Si le Seigneur m’a donné cette maladie c’est pour que je puisse l’offrir pour soulager la croix du Christ. À 19 ans, je suis entré au séminaire pour le diocèse de Rouen et chaque fois que j’allais moins bien, je demandais au Seigneur: «Pourquoi tu ne m’as pas choisi comme l’un de tes prêtres?».

Mais à 43 ans, un moment de bascule est intervenu dans mon rétablissement. J’ai découvert la pair-aidance et j’ai compris le rôle que je pouvais tenir. Je n’étais pas destiné à servir Dieu par la prêtrise mais plutôt à servir celui qui souffre par mon rétablissement. J’ai compris ce pourquoi j’étais fait.

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