Enfanter, moi ?
Choisir de donner la vie ou non, lorsque l’on souffre de troubles psychiques graves, est une question complexe. Je ne me hasarderai pas à porter de jugement sur telle ou telle décision, ou à donner un avis militant sur le sujet. J’estime que c’est une question éminemment personnelle.
Depuis l’âge de 24 ans, je souffre d’un trouble bipolaire de type I, j’ai passé de longues années de ma vie dans la souffrance intérieure, et je n’ai plus vingt ans: je ne sais pas exactement comment tout se conjugue, mais le fait est que j’ai longtemps eu un blocage intérieur vis-à-vis de l’idée même de la maternité. Certes en étant célibataire, la question ne se posait pas concrètement. Mais je sentais bien qu’une dimension de mon être était en berne.
J’ai en effet longtemps été pétrifiée à l’idée d’être responsable d’un être jusqu’à la fin de ma vie. J’avais peur de n’être pas une maman «équilibrée», une mère «comme tout le monde», une mère «suffisamment bonne» comme on dit. Je ne voyais que le côté meurtri de mon passé dans la maladie… Je ne voyais que les histoires tragiques racontées dans les livres à propos de la difficulté pour un enfant de grandir et s’épanouir dans une famille où l’un des parents est bipolaire.
Pourtant, j’ai rencontré par la suite bien des exemples contraires, de parents ayant un trouble bipolaire qui ont fondé une famille heureuse.
Cette quasi-impossibilité à envisager la maternité, mon désintérêt même pour les bébés, m’attristait. Alors, j’ai décidé d’agir: pas forcément pour changer d’avis, mais parce que j’avais l’idée qu’un déclic pouvait se produire et qu’il était important dans ma construction personnelle. Pour cela, j’ai entrepris une thérapie avec une professionnelle. J’ai également prié pour un changement profond.
J’ai pu évoquer en thérapie toutes mes représentations, tous mes freins, mes blessures liées à cette histoire, toutes mes peurs paralysantes.
La phrase d’un médecin de famille m’est revenue en mémoire: «Derrière chaque peur, il y a un grand désir…»
Jour après jour, j’apprends à déterrer ce grand désir, et grâce après grâce, l’ouverture à la vie fait son chemin dans mon cœur.
Vous me direz: ça tombe bien et cela prend tout son sens, car aujourd’hui, je me prépare au mariage, avec un homme qui connaît mon passé et toutes mes peurs, et m’accepte telle que je suis.
Je me réconcilie profondément avec la dimension maternelle que toutes les femmes portent en elles, même si elles n’enfantent pas. Pour moi, c’est le plus important.
Sophie de Coatpont, atteinte de bipolarité, se destine à être médiatrice de santé paire en psychiatrie. Elle suit actuellement une licence professionnelle à l’université et travaille dans une association à temps partiel, où elle apprend à accompagner des adultes avec un handicap psychique. Avec ses mots qui frappent sans jamais abîmer, trempés dans sa foi et sa soif de vivre, Sophie de Coatpont traverse le fil précaire de l’existence, en quête d’équilibre.

