Vie sexuelle et affective : « Notre fille a appris progressivement à dire non »
« Nous avons adopté notre fille Laetitia, porteuse de trisomie 21, lorsqu’elle avait 3 mois. Celle-ci a grandi tirée par ses grandes sœurs, mais nous l’avons toujours vu un peu effacée, en retrait, avec peu de confiance en elle. Cette probable trace de l’abandon fait que le sujet de la relation aux autres n’a pas été évident : Laetitia est plus influençable et plus vulnérable que la moyenne. Comme un garçon faisait le même trajet qu’elle en bus pour se rendre à l’Institut médico-éducatif, ils se sont retrouvés chaque jour. Cela correspondait au moment où les sœurs aînées de Laetitia commençaient à avoir des amoureux. Laetitia avait 15 ans. Soral est devenu son amoureux, et ses sœurs la charriaient un peu avec ça.
On savait que nos enfants arrivaient chaque matin à l’institut main dans la main, et on se disait pourquoi pas ! C’était bien accepté à la fois par nous et par l’institution. Avec tout de même des règles précises, et une grande attention aux autres comportements au sein de l’IME.
Un jour, le conducteur et le contrôleur se sont exclamés : « Ah, vous tombez bien ! Il y a eu un problème, j’allais contacter l’établissement, car des gens se sont plaints au sujet de Soral et Laetitia ! » Ce qu’on a compris ensuite, c’est que nos deux amoureux devenaient de plus en plus collants, voire exhibitionnistes. On n’a jamais su exactement ce qui s’était passé, mais on a compris qu’ils avaient été trop démonstratifs, surtout Soral. Nous ne savions pas si Laetitia était vraiment d’accord, mais elle laissait faire. Il a été décidé, par l’institution, en lien avec nos deux familles, qu’ils ne s’assoiraient plus côte à côte. Cela a été un travail en commun, y compris avec le chauffeur qui a alerté, pour que leur attitude reste respectueuse d’eux-mêmes et des autres. Cet épisode a finalement mis fin à cette relation. Puis il y a eu un déménagement, et la famille de Soral est partie. Alors nous avons demandé à Laetitia : « T’es triste ? » Elle a répondu : « Enfin tranquille ! ». Il y avait quelque part un déséquilibre dans cette relation. Vis-à-vis de notre fille, il s’agissait quand même la protéger de relations auxquelles elle ne pourrait pas dire non, et dans lesquelles elle pouvait s’embarquer sans résistance.
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Notre fille a appris très progressivement à dire non. Nous avons utilisé beaucoup de supports pour parler des relations, par exemple des magazines comme Astrapi ou Okapi, auxquels nos aînées étaient abonnées. Certains sujets comme l’amitié garçons-filles étaient souvent abordés. Laetitia aimait aussi beaucoup la collection Max et Lili. Et puis Laetitia regardait beaucoup de films, d’autant qu’elle avait peu d’amitiés et d’invitations. On s’est aperçu qu’elle retenait parfaitement les situations et les situations de ‘nons’. Il s’agissait pour nous d’un vrai support éducatif, parce qu’elle réagissait à certaines relations entre les personnages – et on en profitait pour parler de plein de choses.
» Nous constatons qu’elle a intégré le travail sur le consentement, un travail de longue haleine qui a été fait récemment au foyer où elle réside. »
Très récemment dans son foyer, un garçon est rentré comme ça dans sa chambre. Elle ne lui a pas tout de suite dit « Sors, c’est interdit », mais elle est allée se plaindre. Finalement, ce garçon n’a fait qu’entrer et s’installer ; mais nous aurions pensé que Laetitia n’irait pas en parler. Or, nous constatons qu’elle a intégré le travail sur le consentement, un travail de longue haleine qui a été fait récemment au foyer où elle réside. Dans la famille, de même qu’en institution, nous avons à cœur une vigilance face à sa capacité de dire non. Ceci, non pas pour surveiller, mais parce qu’il y a une différence de comportements gigantesque entre personnes. Certaines sont un peu envahissantes du côté affectif, d’autres peuvent ne pas savoir dire non. L’essentiel du travail de la vie en collectivité est l’apprentissage du respect des uns et des autres, et de la juste distance…
Nous sommes assez sereins aujourd’hui, parce qu’elle aussi. On sent aussi qu’elle devine que la vie de couple n’est pas facile. Notre fille est très observatrice, elle entend quelque chose qui la travaille, et on en parle. Si elle semble à l’aise aujourd’hui, c’est parce que des mots sont posés. Quand les choses ne sont pas dites, nommées, elles restent troubles. Il faut oser une parole pour ne pas engendrer de malaise chez nos jeunes handicapés.