« Dis-moi sur quel pied tu danses », un documentaire qui fait danser les corps amputés
La caméra de Philippe Ménard, chorégraphe de profession, rapporte tour à tour les témoignages du personnel soignant et des patients du Centre de réadaptation pour amputés de Coubert, en Seine-et-Marne. L’idée créatrice du film est d’y associer des séquences d’expression corporelle vécues sur place, et inspirées directement des trajectoires singulières de ces témoins.
Ainsi, un ancien motard qui a perdu sa jambe à la suite d’un accident de moto, décrit la sensation d’être dans une bulle lorsqu’il enfile son casque et pilote son véhicule, et se retrouve littéralement enfermé dans une bulle en pleine forêt après avoir dansé sur son fauteuil roulant. Une orthoprothésiste fait danser une marionnette, construite avec plusieurs prothèses qu’elle a fabriquées dans son atelier. Un homme bouleversant, Djibril, amputé de ses quatre membres, se meut en portant ses prothèses avec une grâce à couper le souffle, tant la caméra délicate du chorégraphe vient l’effleurer au plus près avec une immense douceur.
Ce regard tendre et poétique rend la séquence bouleversante. Toutes montrent comment la reconstruction des corps, de l’estime, et du rapport au monde des patients passe inévitablement par le mouvement. Les transitions entre les témoignages et les danses sont parfois très belles : celle de l’ergothérapeute en plein travail dont les mouvements du quotidien se transforment naturellement en danse est un moment fort de cinéma.
La construction mécanique et répétitive de la narration produit néanmoins une sensation de longueur, alors que le film ne dure qu’une heure et quart. La fin un peu abrupte est à déplorer, laissant un goût d’inachevé. Mais peu importe. Malgré ces passages à l’onirisme inégal, le film donne corps à des métiers, et rend gracieux des corps parfois très abîmés.
Si les danseurs amateurs n’ont pas l’équilibre, la finesse, ou la poésie des professionnels de la scène, ce documentaire célèbre la beauté vivante des corps, et laisse affleurer les instincts comme les aspirations profondes. Il vient illustrer cette affirmation radicale – même avec une part de nous en moins, nous n’en sommes pas moins humains, et la vie vaut pleinement d’être vécue.