Débats Points de vue

École : la France a-t-elle raté la marche de l’inclusion ?

Formée sur les bancs de l’éducation spécialisée en Italie, enseignante en classe Ulis au collège de la Grange aux Belles à Paris, Francesca Bambino a rencontré Murielle Mauguin, directrice de l’Institut national de formation et de recherche pour l’éducation inclusive, pour débattre, à l'occasion de la rentrée des classes, de l’accueil réservé à ces 3,3 % d’élèves français qui appellent un soin particulier, en raison de leur handicap.
Marilyne Chaumont
Publié le   à 11h58
8 min
École : la France a-t-elle raté la marche de l’inclusion ?
© C de La Goutte

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Le nombre d’enfants scolarisés avec un handicap est passé de 100 000 en 2005 à 500 000 à la rentrée 2025. Peut-on parler de réussite ?

Murielle Mauguin : On revient de tellement loin en France, qu’on ne peut pas dire qu’il ne se soit rien passé. Le constat est bien celui-là: les chiffres de l’inclusion montrent une claire augmentation d’enfants avec un handicap scolarisés en milieu ordinaire. En même temps, ces chiffres sont à nuancer, pour deux raisons : les diagnostics sont plus nombreux, et les enfants qui ne sont scolarisés que deux heures par semaine sont comptabilisés comme les autres ! Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’ouvrir les portes de l’école, ce qu’il faut exiger, c’est une scolarisation de qualité: l’école inclusive doit être synonyme d’accès aux apprentissages. Il faut plus que jamais passer du quantitatif au qualitatif. C’est le constat sans appel du récent rapport de la Cour des Comptes sur le sujet.

Francesca Bambino : Savoir si l’école offre un accueil de qualité ou non, ce ne sont pas seulement les rapports qui nous le diront. Lorsque tout un établissement est actif pour que l’inclusion fonctionne, les progrès sont sensibles. Moi par exemple, je peux m’appuyer sur le théâtre, que j’enseigne aux élèves, tous handicaps confondus, et aux autres, pour que les élèves se sentent mieux inclus, et ça n’est pas chiffré ! Il y a eu des progrès sur le regard porté sur ces élèves. Je me souviens de cet écolier autiste à qui on avait fait sauter la classe de CM1, lorsque je suis arrivée d’Italie en France en 2010, juste parce que la maîtresse ne voulait pas l’avoir dans sa classe. Je pense qu’aujourd’hui, on ne verrait plus ça. Dans mon collège, l’inclusion est dans le sang des enseignants, elle ne se vit pas seulement en classe, mais jusqu’à la cantine. À chaque rentrée, toute la vie scolaire est sensibilisée. Mais le manque de personnel reste criant. Le salaire des AESH (Accompagnants d’élèves en situation de handicap) n’est pas à la hauteur de ce qu’on leur demande, car c’est un métier difficile.

À lire aussi : Caroline Boudet: «L’élève handicapé doit s’adapter, mais l’école ne s’adapte pas à lui»

Avec + 90 % d’agents en dix ans, le recours croissant aux AESH ne fait pas l’unanimité. Ce « deuxième métier » de l’Éducation nationale a-t-il été mal pensé ? 

Murielle Mauguin : Il est clair qu’il faut créer une nouvelle forme de reconnaissance, mais le système a montré ses limites : ce n’est pas en ajoutant des AESH que l’école va être plus inclusive! Depuis la loi de 2005 sur le handicap, l’école française s’est construite sur le droit à la compensation. Or, certains travaux montrent que les AESH peuvent être un filtre entre la classe et l’élève, presque un obstacle à la participation en classe, ou une forme de stigmatisation supplémentaire. Ce ne sont pas tant les parents qui demandent des AESH, que l’école ! On a l’impression aujourd’hui que l’accueil des élèves avec un handicap ne peut se faire sans AESH, alors même que l’Éducation nationale a prévu un texte qui dit ceci : l’AESH n’est pas la condition indispensable pour accueillir ces élèves. Comme si c’était le seul professionnel de l’école qui était là pour eux ! En même temps, on a dévalorisé le terme « inclusif » ; on en a tellement abusé que ça peut devenir épidermique chez les enseignants. Pour autant, la scolarisation des élèves avec un handicap ne doit pas reposer sur les seules épaules des enseignants. C’est ce que vous disiez, Francesca : quand ça marche, c’est quand tout l’établissement s’implique. C’est le système scolaire tout entier qu’il faut réformer.

Francesca Bambino :Je voudrais rebondir là-dessus, car pour moi, ce qui est important, c’est une équipe d’enseignants stables. Je pense à cette collègue, professeur de français, qui a passé dix ans auprès d’une classe de 6e Ulis : au bout du compte, elle exprimait le fait qu’elle n’avait plus besoin d’AESH. Quand on arrive à mettre en place un certain nombre de choses, comme la formation, les échanges réguliers entre enseignants pour discuter des adaptations, le système peut fonctionner. Et ça libère des AESH.

Vous avez peut-être cette chance, mais beaucoup d’enseignants souffrent de ne pas pouvoir accorder ce temps aux élèves et ont l’impression que l’inclusion se fait « à marche forcée ».

Murielle Mauguin : Moi, je n’utiliserai jamais ce terme, vu le nombre d’enfants encore non scolarisés. Tous les enfants doivent pouvoir partager ce droit à l’accès à l’école de la République. Mais est-ce qu’on peut tenir le même discours quand on s’adresse aux enseignants, aux familles, aux professionnels du médico-social ? Au moment de l’anniversaire de la loi de 2005, nous avons vu les premières manifestations de syndicats, appelant à marcher contre cette inclusion « forcée ». Un sondage récent, le baromètre de l’école inclusive, montre que les enseignants ne remettent pas en cause ce droit. Ils sont 66% ou plus à considérer qu’ils ne sont pas suffisamment formés, et pas assez soutenus. Il faut une diversité de moyens, de soutiens, d’équipes mobiles du secteur médico-social, et enfin une meilleure information sur les ressources déjà à la disposition des enseignants.

Francesca Bambino : Ce qui est important, c’est de mettre les enseignants en situation, pour qu’ils se rendent compte clairement du handicap et des adaptations. Si un collégien aveugle ne passe pas son doigt sur un dessin en relief, la carte ne va pas rentrer dans sa tête comme par magie. Les enseignants ne sont pas réticents, mais l’Éducation nationale doit banaliser des temps pour qu’ils puissent réaliser, observer, discuter avec nous des adaptations.

« Tout ne doit pas peser sur les enseignants », disiez-vous. Où chercher les autres épaules si ce n’est du côté des AESH ?

Murielle Mauguin : Nous devons vraiment faire entrer les acteurs du médico-social au sein de l’école. Si l’on fait une comparaison entre États, on voit bien la difficulté française : il n’est pas possible de construire une école inclusive avec des classes de trente élèves. Le ratio adultes / élèves ne tient pas. Ce n’est pas forcément une AESH qu’il faut, c’est une diminution du nombre d’élèves par classe. Il est urgent que plusieurs adultes s’impliquent, en cherchant des modèles comme le co-enseignement. L’enseignant seul dans sa classe, sans regard extérieur, c’est un modèle qui a prévalu mais qui ne marche plus.

Francesca Bambino : En Italie par exemple, l’enseignant spécialisé se place à côté de l’élève, organise son inclusion : il en est responsable au même titre que l’enseignant. Il peut participer à toutes les réunions et son lieu de travail, c’est la classe. Il est exceptionnel qu’il en sorte. Sur les heures non couvertes, c’est un éducateur spécialisé qui accompagne l’élève, envoyé par la mairie – l’équivalent de l’AESH. À l’inverse de l’Italie, on étiquette les jeunes français en leur parlant d’emblée de leur « inclusion en Ulis ». À la Grange aux Belles, on n’exprime pas cette notion d’inclusion à la rentrée. L’école commence pareillement pour tout le monde. Tant de choses se jouent dans les premiers moments. Pour qu’un élève puisse appartenir au groupe, il ne faut surtout pas l’en sortir dès les premiers jours de la rentrée.

Les heures spécifiques en Ulis doivent-elles disparaître de l’emploi du temps ?

Murielle Mauguin : Quand les élèves ont un temps séparé en Ulis, puis reviennent dans la classe, puis repartent pour un soin, leur emploi du temps est haché. Cette situation crée une rupture par rapport aux autres. Ça ne peut pas être positif pour la continuité des apprentissages, et même socialement, ils n’ont plus l’impression d’appartenir au groupe. Je me souviens d’une jurisprudence : le juge avait affirmé qu’un élève avait des problèmes sociaux. Mais comment cela aurait-il pu en être autrement avec un élève qui ne venait en classe que six heures par semaine ? Tout cet empilement de dispositifs à la française, qui rendent les choses très complexes pour les parents et pour les jeunes, doit être simplifié.

Francesca Bambino : C’est le bon sens qui doit prévaloir. La classe Ulis chez nous, dans notre collège, est devenue un espace qui leur appartient, avec une dimension communautaire qui peut les rassurer. On le voit dans le documentaire consacré à notre établissement l’an dernier, L’odyssée des enfants d’Ulis. L’inclusion peut se jouer aussi dans d’autres projets ; je pense à mes ateliers théâtre, ou au concert des talents qui a lieu chaque année chez nous, et met en valeur chaque élève différemment.

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