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Cyril Desjeux, sociologue : « L’organisation sociale dissuade les personnes handicapées de s’investir en politique » 

À l'occasion des municipales 2026, Cyril Desjeux, directeur scientifique chez Handéo, revient sur l'absence des personnes handicapées dans la vie politique française. Selon le sociologue, elle serait en partie due à un phénomène d'autocensure.
Damien Brickler Grosset
Publié le   à 15h30
4 min
Cyril Desjeux, sociologue : « L’organisation sociale dissuade les personnes handicapées de s’investir en politique » 

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Votre infographie montre qu’entre 2020 et 2025 seulement 102 personnes élues (sur 520 000 élus en France) étaient handicapées. Comment expliquer qu’elles soient si peu nombreuses ?

Elles sont 102, tous mandats confondus! Autrement dit, seule une poignée d’entre-elles accède à des fonctions avec de plus hautes responsabilités. A titre d’exemple, seulement huit personnes en situation de handicap sont maires en France.

Pour expliquer cette disparité, il est primordial d’évoquer les freins psychiques. Les personnes en situation de handicap rencontrent de vraies difficultés dans la construction de l’estime d’elles-mêmes, ce qui les pousse à une forme d’autocensure. Elles ne se sentent pas légitimes pour exercer un mandat électoral.

La cause de cette attitude? L’organisation sociale, qui dissuade les personnes handicapées de s’investir en politique. C’est elle qui perpétue les inégalités d’accès à la scolarité puis, par voie de conséquence, d’accès à l’emploi. Ces deux facteurs cumulés fabriquent des inégalités entre les personnes dites valides et les autres, ces dernières se retrouvant également dans l’impossibilité de tisser un réseau. Et en politique, ne pas avoir de réseau est tout simplement synonyme d’exclusion.

Vous notez aussi une répartition des personnes élues par type de handicap… Comment l’expliquez-vous ? 

Là aussi les chiffres sont éloquents. Entre 2020 et 2025, 69 élus étaient porteurs d’une déficience motrice alors que 12 présentaient une déficience auditive, 11 une déficience visuelle et 11 aussi un trouble cognitif ou psychique. Là encore, la fautive reste l’organisation sociale qui édicte des normes capacitaires et de performances requises pour exercer un mandat. Ainsi, un accidenté de la route ou un blessé de guerre sera nécessairement héroïsé par les votants et donc plus légitime à exercer une fonction politique. À contrario, une personne handicapée dès la naissance n’aura pas les compétences exigées et sera davantage discriminée.

« Il faut entre 20 à 50 000 euros par commune pour mettre en place un dispositif d’interprétariat en langue des signes. C’est un coût qui me semble absorbable. »

N’y a-t-il pas aussi un « facteur coût » qui expliquerait les difficultés des personnes handicapées à exercer un mandat ?  

Régler le problème de l’accessibilité aura forcément un coût. Exemple: la compétence oratoire est primordiale pour saisir les foules. Mais aujourd’hui, pour faire un discours, il faut pousser les portes d’une salle, monter sur une estrade et parler à un pupitre, ce qui n’est pas évident pour les personnes en fauteuil roulant.

De la même façon, comment procède une personne sourde qui ne peut communiquer qu’avec la langue des signes ? C’est très compliqué. Certes, il faut entre 20 à 50 000 euros par commune pour mettre en place un dispositif d’interprétariat en langue des signes. C’est un coût qui me semble absorbable.

Certaines communes sont-elles toutefois plus disposées à entamer un processus de déconstruction qui favoriserait l’accès des personnes handicapées à des fonctions politiques ?

Des efforts financiers sont faits. Je pense à la ville de Saint-Quentin (Yvelines) où quatre élus touchés par un handicap siègent au conseil municipal. La ville a d’ailleurs été labellisée ville inclusive. N’oublions pas Éléonore Laloux, conseillère municipale à Arras qui est atteinte de trisomie. Elle dispose d’au moins un agent qui l’aide dans ses fonctions et lui permet de s’autodéterminer dans son mandat.

Plusieurs villes (Niort, Lourdes, etc.) ont mis en place des ateliers d’entraînement aux votes pour les personnes qui ont une déficience intellectuelle. D’autres aussi invitent les candidats à présenter leur programme à ces personnes via un langage plus facile à comprendre.

De manière générale, j’ai l’impression que les choses progressent. Mais avant de parvenir à une réelle déconstruction, cela va prendre du temps. Pour faire un parallèle, les femmes ont aussi vécu cela il y a quelques années. Elles aussi devaient et doivent encore faire deux à trois fois plus de travail que les hommes pour être enfin admises à certains postes qui leur étaient inaccessibles. Aujourd’hui, c’est au tour des personnes handicapées.

À lire aussi le dossier : Élections municipales 2026 : quelle place tient le handicap ?

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