Coralie, borderline : « Je ne mentais pas de gaîté de coeur à mon employeur »
« À l’âge de 24 ans, on m’a diagnostiqué des troubles de la personnalité borderline. Cela se manifeste par une hypersensibilité et une hyperréactivité. C’est très déstabilisant. Je pouvais me sentir invincible puis, une heure après à peine, avoir envie de mourir. Après le diagnostic, j’ai connu une grande période d’instabilité de trois ans. J’alternais les périodes d’hospitalisation et de travail. Dès que je sortais de l’hôpital, j’étais dans une sorte d’urgence à trouver du travail et j’acceptais des choses qui ne me correspondaient pas. J’ai été vendeuse dans le prêt-à-porter, serveuse, recruteuse de dons… Certains de ces emplois ne duraient pas plus de deux semaines ! Ces échecs augmentaient mes troubles, car cela minait mon estime de moi.
« Je pouvais me sentir invincible puis, une heure après à peine, avoir envie de mourir. »
Ce qui m’a permis de me stabiliser, ce sont d’abord les traitements médicamenteux. Et je suis retournée vivre chez mes parents, sur l’île de la Réunion. J’habitais à Paris auparavant. Retourner vivre dans ma famille n’a pas été simple, mais, grâce à elle, je n’avais pas à me soucier du quotidien. Là-bas, j’ai trouvé un poste de caissière. Ça a duré deux mois. Ensuite, j’ai décroché un travail comme maître de jeu dans un « escape game », à temps partiel. Le fait de trouver un travail qui soit amusant m’a aidée à reprendre confiance en moi. Mais c’était parfois un peu difficile avec certains collègues. Je ne leur ai jamais parlé de mes troubles psychiques. Je ne l’avais jamais évoqué dans mes autres expériences non plus, sauf à un chef, car je le savais ouvert d’esprit. Autour de moi, la façon dont les révélations d’un handicap psychique étaient reçues avait été très négative et ne me poussait pas à m’exprimer. Et puis, à l’époque, je n’étais pas réellement consciente de ce trouble, ce qui n’aidait pas à en parler à mon employeur.
Ensuite, je suis partie vivre trois mois à Bali, en Indonésie, pour faire du yoga. Puis je suis revenue à La Réunion et suis tombée sur une offre d’hôtesse de l’air. J’en ai parlé à mon psychiatre. Il m’a dit que l’expérience pouvait se tenter. C’était un sacré pari. Mais, contrairement à tous mes autres emplois où j’étais dans une sorte d’exaltation permanente, j’avais déjà conscience que cela pouvait ne pas bien se passer. C’était une première forme d’acceptation de ma fragilité. Il fallait un certificat médical pour devenir hôtesse de l’air et je me suis bien gardée de dire à la visite que j’avais été suivie en psychiatrie pendant trois ans… J’ai menti de façon assumée, car je savais que l’on ne m’embaucherait pas.
Les récents scandales de crashs d’avion, causés par des pilotes, laissent des traces. Les gens associent ce genre de comportements aux troubles psychiques. Je ne mentais pas de gaîté de cœur : mettre sous silence trois années de ma vie n’était pas évident. Mais cela aurait trop attiré la méfiance de l’employeur. Ma technique était d’étendre les périodes de mes expériences professionnelles. Un travail de deux semaines se transformait en six mois… Cacher mon handicap rajoutait une vraie pression.
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Mon travail d’hôtesse s’est plutôt bien passé. À cette période, j’étais quasi stabilisée dans mes troubles. Mais je n’étais pas réellement épanouie. Dans mes relations amoureuses, amicales et familiales, c’était encore compliqué. Depuis plusieurs années, je nourrissais le désir de faire de l’accompagnement. Encouragée par mon psychiatre, je me suis donc lancée. J’ai commencé à me former début 2021 à la pratique de la psychothérapie. Je suis devenue entrepreneure, mais toujours avec le soutien financier de mes parents. Le domaine professionnel m’attirait et j’avais envie de travailler seule, d’être libre.
Mais il faut faire attention. L’entreprenariat est une école difficile. Honnêtement, si on m’avait prévenue de toutes les galères que j’allais traverser, je ne l’aurais probablement pas fait ! J’ai dû apprendre à gérer le côté administratif, financier, marketing… Je n’y connaissais rien et ai fait toutes les erreurs possibles et inimaginables ! Lancer son activité est, par essence, instable. Cela demande beaucoup de confiance en soi, ce qui est rarement le cas pour les personnes souffrant de maladies psychiques. À ceux qui se lancent, je conseille d’y aller progressivement : d’avoir un filet financier de sécurité ou d’avoir un mi-temps salarié à côté. Désormais, je me fais accompagner pour toutes les fonctions support de mon entreprise. Je me concentre sur mon cœur de métier : la thérapie et le coaching. J’ai acquis peu à peu de l’expertise et une légitimité. Mon activité est en train de décoller.
« La maladie psychique peut vite nous donner l’impression que l’avenir est bouché. »
Cela fait deux ans que je n’ai plus de traitements médicamenteux pour mes troubles de la personnalité borderline. Mais je suis quand même en train de faire une demande RQTH pour un syndrome de stress post-traumatique. J’aurais pu le faire il y a dix ans mais, parmi mes proches, il y avait un vrai déni de la fragilité psychique, cela ne m’a pas encouragée à le faire. Aujourd’hui, je témoigne auprès d’étudiants et de salariés. Je suis par ailleurs comédienne et ai écrit un seule-en-scène qui s’appelle « Troublée », dans lequel je parle de mon parcours. Par cette création, j’ai envie de redonner de l’espoir. La maladie psychique peut vite nous donner l’impression que l’avenir est bouché. Or, on peut encore s’épanouir pleinement. »