Bégaiement : s’accepter grâce à l’éloquence
À l’occasion de la 27è journée mondiale du Bégaiement, Ombres & Lumière s’est intéressé à Mounah Bizri, lui-même atteint par ce handicap (1). Le fondateur de L’Eloquence de la Différence a ouvert sa jeune association à d’autres types de handicap, non pour normaliser l’expression de soi, mais pour oser s’affirmer tel que l’on est.
Vous avez longtemps souffert de votre bégaiement. Racontez-nous les débuts de votre association.
J’ai été confronté aux préjugés et aux contraintes toute mon enfance et mon adolescence, puisque j’ai grandi avec une dysgraphie, une dyspraxie, un bégaiement, et un TDAH diagnostiqué bien plus tard. J’ai été moqué par les élèves comme par le corps enseignant. Lorsque j’avais 21 ans en 2014, je me suis inscrit au concours d’éloquence de mon école de commerce, alors que je n’arrivais à dire deux mots à la suite. J’étais terrifié car je me sentais incapable, mais j’ai eu envie d’oser. Ce jour-là, j’ai réalisé que la plus grande contrainte du handicap était la limite qu’on se fixait à soi-même, précisément en raison de son handicap. J’ai mesuré que l’on pouvait s’aimer tel que l’on est, assumer son handicap, et l’accepter vraiment. J’ai eu envie que d’autres fassent cette expérience en lançant au départ un concours, L’Éloquence du Bégaiement. Il est devenu ensuite L’Éloquence de la Différence, qui développe aujourd’hui des formations et ateliers pratiques en présentiel ou à distance.
J’ai grandi avec une dysgraphie, une dyspraxie, un bégaiement, et un TDAH diagnostiqué bien plus tard. Et j’ai été moqué par les élèves comme par le corps enseignant.
Vos ateliers ont-ils pour but une meilleure éloquence ?
Notre véritable objectif, ce n’est pas l’éloquence, mais de travailler sur l’acceptation du handicap et l’affirmation de soi. On s’imagine souvent que notre différence impacte forcément notre santé mentale, notre insertion, notre évolution professionnelle… Alors que cela ne devrait pas être ! On travaille énormément l’acceptation, à travers des ateliers pratiques, un MOOC que les personnes peuvent suivre où qu’elles soient, un concours d’éloquence. Ce dernier a réuni cette année en finale, au Grand Rex à Paris au mois de juin, une personne autiste, une personne sourde signante, une personne sourde oraliste, une personne qui bégaie, une personne sans handicap étudiant à l’université Paris-Dauphine et une personne porteuse de trisomie 21.
Comment s’articulent vos formations ?
Nous assurons une formation de 18 heures sur les fondamentaux de la prise de parole et de l’acceptation de soi, autour de l’argumentation, l’écriture, le langage corporel, la voix, l’expressivité… Nous proposons aussi des ateliers pratiques, qui permettent des mises en situation réelles. Certaines personnes suivent le programme en vue du concours, d’autres non. Notre association conjugue l’accès à la culture, la pair-aidance, et la collaboration entre thérapeutes et personnes concernées. C’est quasiment du sur-mesure, car nous travaillons en petits groupes. La force du collectif, c’est que les uns et les autres s’encouragent, et l’impact est énorme.
Beaucoup se rendent comptent qu’ils ont le droit et la capacité d’avoir leur propre pensée, de pouvoir être écoutés sans se normaliser, sans essayer de corriger leur handicap, mais en l’acceptant.
Pouvez-vous donner des exemples de ces bienfaits ?
Je pourrais citer ce bénéficiaire, parvenu à réaliser un travail qu’il voulait faire depuis longtemps sur son bégaiement. Il était archiviste, et à la suite d’un de nos programmes, il est devenu professeur d’histoire : au départ, il pensait ne jamais pouvoir y arriver. Je pense aussi à Caroline, une femme autiste, qui ne se pensait pas capable de prendre la parole en public. La participation à notre formation a changé sa vie. Beaucoup se rendent comptent qu’ils ont le droit et la capacité d’avoir leur propre pensée, de pouvoir être écoutés sans se normaliser, sans essayer de corriger leur handicap, mais en l’acceptant.
Quelle est votre plus grande fierté à ce jour ?
Pour moi, c’est incroyable d’avoir réussi, en quatre ans, à développer tout un collectif qui agit avec bienveillance pour une même cause. Quand j’étais enfant et adolescent, les actions autour du handicap étaient moins développées. Avec mon équipe, nous sommes vraiment touchés de voir que l’on arrive à donner autour de nous ce que nous-mêmes n’avons pas pu avoir, au moment où nous en avions besoin.
Recueilli par Marilyne Chaumont
(1) Retrouvez l’interview de Mounah Bizri dans le numéro de septembre/octobre 2023 d’Ombres & Lumière qui comprend un dossier intitulé « Quand vient l’heure du départ », qui revient sur l’accompagnement de son enfant handicapé à quitter la maison.