Aurélie Ossadzow, élue municipale malvoyante : au-delà de la canne blanche, une vision politique
«En politique, on confie la santé à un médecin, pas à un malade!», fustige avec humour Aurélie Ossadzow, malvoyante, deux fois élue municipale sans étiquette, déléguée au handicap de sa ville pendant dix ans. «Cette mission, si intéressante soit-elle, me rendait juge et partie, avec le risque que les administrés me croient dédiée à la seule communauté du handicap visuel. Les têtes de liste se sont arrêtées à ma canne blanche. Comme si elle cachait mes autres compétences.» De fait, cette mère de trois enfants, au sourire désarmant, affiche nombre d’atouts bien visibles. Ingénieur statisticienne, économiste de formation, elle a analysé d’abord les vols chez Air France avant de devenir elle-même pilote accompagnée… Comédienne amateur, pianiste à ses heures ou présidente d’association, rien ne semble l’arrêter. Elle brigue un troisième mandat électoral pour 2026, à Tours. «Cette fois, j’aimerais gérer autre chose que le handicap!» précise-t-elle, sans renier tout ce qu’il a forgé en elle.
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«Grandir au milieu de trois frères forme le caractère», soutient Aurélie Ossadzow, «naître malvoyante aussi.» Sa rétinite pigmentaire complique sérieusement son quotidien, y compris son travail d’élue. «C’est comme si je regardais avec un rouleau de sopalin devant l’œil.Je peux bien voir ce qui se trouve dans mon champ de vision, mais pas le camion juste à côté!», précise la candidate aux prochaines élections municipales de la ville de Tours. Enfant, à l’école, les projets d’accueil individualisés et autres accompagnements dédiés n’existent pas encore pour elle, mais ses parents se battent pour obtenir des sujets aux lettres agrandies, ou davantage de temps pour composer. Elle apprend l’efficacité. Les résultats suivent. En Maths Spé, elle rencontre une «incroyable» professeure de mathématiques, qui détaille à l’oral tout ce qu’elle écrit au tableau. «Je pouvais prendre mes cours à l’oreille», se souvient-elle. L’audio-description avant l’heure.
En 2007 naît sa première fille. Deux autres suivront, rapprochées. «Surveiller les enfants au parc, leur couper les ongles ou leur mettre des gouttes dans les yeux m’est impossible, pointe l’audacieuse mère. Mais comme je ne peux pas me reposer sur ma vue, je deviens hyper organisée.» Les affaires sont minutieusement rangées «pour ne pas avoir à chercher dans l’urgence». Elle doit tenir comptede seslimites. «C’est peut-être ça, ce que le handicap m’a appris.» Mais pas seulement.
Depuis la pandémie du Covid, Aurélie Ossadzow remarque une recrudescence du repli sur soi dans la société.
«Quand on porte un handicap, on a besoin des autres, tôt ou tard. Ça développe une forme d’esprit collectif, note l’ancienne édile. On ne peut rester dans l’individualisme, même si on est autonome. Autonomie ne signifie pas autosuffisance.» Le comprendre a nourri ses combats politiques. Lors de son dernier mandat, Aurélie Ossadzow obtient que tous les acteurs du handicap de la ville se parlent, «ce qui n’était pas le cas jusque-là», précise-t-elle. Or, il y a urgence. Encore plus aujourd’hui. Depuis la pandémie du Covid, elle remarque une recrudescence du repli sur soi dans la société. Dans l’autobus, plus personne ne lui laisse sa place, malgré la canne blanche. Elle souhaite amorcer un changement à Tours: «À rebours de la culture du clash, je veux une ville apaisée où les gens se parlent. On éviterait bien des absurdités. Comme de rendre un bâtiment accessible sans prévoir en parallèle un aménagement de la voirie autour! »
Pour parvenir à créer ce lien si nécessaire, elle évoque ses ressources, y compris sa foi catholique, essentielle pour elle, qui encourage l’attention aux autres. Mais aussi, l’humour: un jour, dans la rue, un enfant la bouscule. «Je ne vous avais pas vue», bafouille-t-il en guise d’excuse. Elle rétorque du tac au tac : «Moi non plus!»
Vue du terrain : « Sur l’accessibilité, beaucoup de questions restent sans réponse »
«Au conseil municipal, si on vote le budget à main levée par exemple, comment puis-je savoir qui se prononce pour ou contre? Dans un cocktail, si je dois rencontrer une personne, il m’est impossible de repérer où elle se trouve. Et même si une loi a été votée en 2025 pour améliorer les conditions d’emploi des élus handicapés, les décrets d’application se font souvent attendre. On ne sait pas, par exemple, qui paye le traducteur en langues des signes pour un élu sourd.
Beaucoup de questions restent sans réponse. Alors je me débrouille et je milite notamment pour une politique numérique plus offensive. Aujourd’hui, il n’existe pas d’obligation légale d’accessibilité des sites internet. Leur seule contrainte: mentionner le degré de conformité de l’accessibilité. En clair, préciser « accessibilité non conforme », suffit. C’est lunaire.»