Au cœur de l’aumônerie de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard
L’harmonica sur les lèvres, Didier, avec ses dreadlocks maintenues par un bandeau aux couleurs de la Jamaïque et ses boots couleur caramel, se tient prêt. Les premières notes de musique percent le calme de cette salle au carrelage blanc et aux néons jaunes, réaménagée en chapelle, avec un autel au centre. Maria Vadon, micro en main, lance le chant d’ouverture du temps de prière. Elle est l’aumônier de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, à Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis (93).
Le père Chimel, dans sa polaire grise sur laquelle tranche une discrète croix en bois, s’avance pour lire l’Évangile du jour. Au moment de se signer d’une croix sur le front avec son pouce, Didier l’interrompt : « Attends, attends, ça veut dire quoi déjà ces signes ? Tu peux me réexpliquer ? » Le prêtre reprend posément : « Lorsque je fais une croix sur la tête, cela signifie que je pense à Jésus ; sur la bouche, que je veux parler en son nom, et sur le cœur, ça veut dire que Jésus vit en moi ». « Oui ! répond d’une voix forte le joueur d’harmonica, hospitalisé ici depuis une vingtaine d’années. Jésus vit en moi. Jésus vit en moi ! »
« Maintenant, reprend Maria devant la quinzaine de personnes rassemblées, chacun peut dire et écrire ce qu’il veut demander à Jésus. » Le court temps de réflexion est rompu par Didier : « Je veux avoir Jésus dans mon cœur », lance-t-il spontanément. Marie-Claire, de son teint de porcelaine et ses cheveux de blés, poursuit d’une voix discrète, mais assurée : « J’aimerais lui demander d’être moins triste. » La jeune femme est arrivée à l’hôpital il y a un an et demi. Elle vient à l’aumônerie chaque mercredi et dimanche, pour la messe. « Je m’y sens bien accueillie », sourit-elle timidement.
La maladie mise en retrait
En prolongement de ce temps de prière, s’ouvre un temps convivial. Disposant café, thé et gâteaux, les bénévoles comme Marie-Odile et Philippe préparent au mieux l’accueil dans une petite salle garnie de photos de divers pèlerinages et rassemblements vécus par le groupe. L’énergique Maria, prend des nouvelles de chacun. Sandrine, le visage marqué de rides ondoyantes, évoque un douloureux épisode de sa vie. Délicatement, Maria la conduit vers un autre sujet. « À l’aumônerie, il y a un bon équilibre, poursuit Sandrine, les mains enveloppant son mug de café chaud. On échange ensemble, on prie ensemble… C’est convivial. Je suis très croyante. Venir ici me ressource. »
Maria œuvre ici depuis 2013. « Bouleversée » par sa première rencontre avec les patients, cette ancienne catéchiste d’une paroisse avoisinante a été touchée par la singularité des liens : « Ici, on entretient d’abord des relations d’amitié. Tout le monde est bienvenu. On est là pour écouter chacun, sans jugement, et répondre à leur questionnement spirituel s’il y en a. Nous ne sommes pas des médecins. On parle peu de la maladie ensemble. Les personnes viennent d’abord trouver du sens à ce qu’ils vivent. Dans le choc de la maladie, ils essayent de reprendre goût à la vie. Il y a une belle entraide. »
Un lieu refuge
Anthony, ce grand jeune homme élancé dans son jogging noir, en sait quelque chose. Sorti il y a trois ans, il vient de s’installer dans son propre appartement à quelques rues de l’hôpital. Il fait parfois quelques séjours pour réajuster son traitement. Des bénévoles de l’aumônerie lui ont prêté main-forte. Lui qui a connu la dureté de la rue continue de venir ici chaque dimanche à la messe, comme servant d’autel. « J’ai reçu le baptême et la première communion ici, explique Anthony. C’est un lieu important pour moi. » Il n’est pas le seul à nourrir ce lien.
Son ami Jérémie, jeune trentenaire enjoué, a été soigné ici pour une dépression. « J’ai fumé, j’ai déliré… », raconte-t-il sobrement, fier d’évoquer qu’il a « réussi à perdre beaucoup de poids » pris par les médicaments. Le jeune métisse au sweat à capuche vert revient ici « dès qu’il le peut ». Dominique, la peau noire ébène et les yeux lumineux, n’est plus interné ici non plus. Il confie, en soupesant chacun de ses mots : « Je viens ici car j’aime Dieu. Et il y a d’autres patients comme moi. »
« Ce sont des chercheurs de Dieu et de la vérité. Ils se posent des questions simples et profondes, quelles que soient leurs convictions d’origine. » Père Chimel, aumônier.
Même si les parcours sont très divers, la souffrance psychique trace un trait d’union entre toutes ces vies chahutées. « Beaucoup d’anciens patients reviennent, confirme Maria. On sent qu’ils en ont besoin, car ils peuvent se sentir moins à l’aise dans d’autres paroisses ». Avec le père Chimel, ils tentent à eux deux d’ouvrir l’aumônerie vers l’extérieur. La chorale de la paroisse du quartier vient chanter certains dimanches, et quelques résidents de la Maison d’accueil spécialisée (MAS) voisine s’y rendent aussi.
Pour le duo, le plus difficile est de constater le manque de moyens du personnel : « Les soignants sont souvent en sous-effectifs. Le recours aux médicaments est plus systématique qu’avant. Des vacataires viennent en renfort, mais ils ne connaissent pas les patients… » Les relations avec la direction de l’hôpital et les équipes médicales sont pourtant bonnes. « Certains soignants s’interrogent juste sur le fait que seul le culte catholique soit représenté… », développe Maria, qui fait part de la présence de nombreux patients de confession musulmane à l’aumônerie.
« Ce sont des chercheurs de Dieu et de la vérité, remarque le père Chimel, aumônier depuis un an. Ils se posent des questions simples et profondes, quelles que soient leurs convictions d’origine. » Le religieux se remémore ses premiers pas à Ville-évrard. Présenté comme « le prêtre », il a vu un patient venir aussitôt à sa rencontre pour lui demander : « Est-ce que mes péchés sont pardonnés ? » Il pense aussi à cette femme, qui lui a déclaré sans filtre, en guise de premier échange : « Bonjour, tu es le prêtre, et moi, je suis la schizophrène ! » Maria et lui ne cessent d’être bousculés. « À leurs côtés, ma foi a changé, confie-t-elle. Ils me permettent d’être plus proche de Dieu. »