Chroniques

Assignée à résidence, moi ?

Charlotte de Vilmorin
Publié le   à 16h49
4 min
portrait de Charlotte de Vilmorin

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Je me dis régulièrement que ma vie n’aurait pas du tout été la même, si j’étais née il y a cinquante ans. Non seulement parce que les personnes handicapées n’avaient pas la même place dans la société, mais aussi parce que les progrès techniques que l’on connaît aujourd’hui n’étaient pas là. Pas de fauteuil électrique, donc probablement très dépendante d’une tierce personne pour me pousser dans un fauteuil, ou bien alitée. Pas d’ordinateur, ni d’Internet non plus!

Or, je dois bien me rendre à l’évidence, l’informatique, quand on a très peu l’usage de ses bras, c’est bien précieux. Je peux communiquer, effectuer des recherches, créer, me divertir, tout cela en bougeant seulement mes doigts de quelques centimètres, et surtout, sans avoir à affronter l’inaccessibilité du monde réel. Mais est-ce vraiment une bonne nouvelle?

Plus besoin d’aller au supermarché, je peux faire mes courses en ligne. Plus besoin d’aller au cinéma, il suffit d’avoir un abonnement à une plateforme de streaming. Et même plus besoin d’aller au bureau, je peux travailler à distance, en Visio. Mais ne suis-je pas en train de m’assigner à résidence? N’est-ce pas une pente douce vers la capitulation? Bien sûr, je ne regrette pas ces innovations. Elles me rendent la vie bien plus pratique au quotidien. Mais elles posent une question plus large : jusqu’où peut-on déléguer notre présence au monde à des écrans ?

Après des semaines passées à m’être fait livrer des courses, je décide de retourner au supermarché à côté de chez moi. Et je constate que le vigile à l’entrée n’est plus habitué à me voir avec mon fauteuil et mon chien d’assistance, alors il m’interpelle, il me demande de me justifier, de montrer les papiers du chien. Je n’aurais pas dû m’absenter! Je n’aurais pas dû laisser mon environnement se déshabituer de la présence visible d’une personne handicapée. Parce que si je n’ai plus besoin de sortir de chez moi, il n’y a plus besoin de faire des efforts d’accueil et d’accessibilité! Je le vois bien dans le monde de l’entreprise. La question de la mobilité et des transports est complexe et coûteuse. Alors par confort, mais surtout par facilité, on est tenté de proposer aux personnes handicapées des aménagements pour travailler de chez elles.

À lire aussi: Le télétravail participe-t-il à l’exclusion des personnes handicapées?

C’est vrai, Internet nous épargne les galères d’accessibilité et d’aménagement, les regards gênés, les questions maladroites, les obstacles… Mais il nous prive surtout de moments où l’on doit se confronter au monde, et où le monde doit se confronter à nous! Or, c’est dans ces frottements que naissent les changements, les prises de conscience, les gestes de solidarité, et surtout les amitiés.

Alors parfois, j’essaye de résister. Je me force à suivre une formation en présentiel plutôt qu’à distance, même si cela me coûte plus en énergie et en temps. Parce que je sais que le monde réel a quelque chose de bien plus profond à offrir que le monde numérique: nous sommes faits pour nous ouvrir à la présence de l’autre, et pas à nous laisser enfermer chez nous.

Charlotte de Vilmorin est une entrepreneure engagée pour rendre la mobilité accessible à tous. Elle est également écrivaine. Vierge consacrée, elle étudie la théologie et la philosophie au Collège des Bernardins.

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