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Des oasis sur mon chemin

A 45 ans, Marie est atteinte de troubles bipolaires depuis le début de sa vie d’adulte. Elle raconte les étapes de son rétablissement et les soutiens dont elle a bénéficié pour cohabiter au mieux avec la maladie.

En septembre 1993, après deux années de classes préparatoires assez éprouvantes, la maladie s’est déclenchée avec des bouffées délirantes, une espèce de délire politico-mystique : je me prenais un peu pour Jeanne d’Arc, j’allais sauver la France. J’ai fait une fugue pour échapper à mes parents, pendant laquelle j’ai fait une mauvaise rencontre, avec un homme malveillant. J’ai ensuite suivi une licence d’histoire en Sorbonne ; je suis retombée malade au moment des examens. On a fini par me diagnostiquer maniaco-dépressive, autrement dit bipolaire. Après avoir raté mes examens de licence j’ai repris une formation en communication. Mais mon état empirait, accentué par des relations familiales difficiles. Mon sommeil était très fragile, agité par des tas d’idées…

Ce qui m’a sauvée, c’est d’être hospitalisée pendant six mois en clinique. J’avais un bon psychiatre, indiqué par mon généraliste, qui ne voulait pas de moyens trop brutaux pour moi, type électrochocs qui abîment le cerveau. J’avais de fortes doses de médicaments, et j’ai pu reprendre des forces. On a bien pris soin de moi. Je commençais à accepter que j’avais un vrai « décalage », une maladie. En 1997, j’ai repris des études dans une école de communication…mais je suis retombée malade lors d’un stage en entreprise. J’étais sans doute trop spontanée avec les gens du fait du handicap, et ça s’est mal passé. Pour tenir, je prenais des médicaments, et je me payais le taxi pour aller travailler, afin d’éviter le métro… J’étais alors assez seule ; c’était difficile d’en parler autour de moi. J’ai vécu une nouvelle hospitalisation, puis j’ai été en longue convalescence en hôpital de jour, avec des infirmières super dont Marie-Ange avec qui on montait des pièces de théâtre...Mon psychiatre a alors compris que j’avais besoin d’un espace de parole et m’a orienté vers une psychothérapie, du type comportemental.

Pouvoir en parler

Cela m’a fait beaucoup de bien, pour m’aider à me reconstruire et reprendre confiance en moi. Enfin, ma parole était prise en compte, on ne me disait pas : « C’est du délire ce que tu racontes ». J’y ai appris à identifier et éviter les situations difficiles, angoissantes, pour moi. Car j’étais prise d’angoisses à certains moments. J’ai appris à me connaître, et à connaître mes limites : par exemple éviter d’aller à des concerts de rock, de prendre le métro quand il y a trop de monde… Ce n’est qu’en 2000 que j’ai recommencé à travailler, dans la communication, en CDD. C’était malgré tout stressant pour moi. Un ami, Fréderic, m’a beaucoup aidé, j’arrivais à lui parler de mes problèmes. Il avait plein de compassion, et était disponible quand ça n’allait pas. Alors que pour beaucoup de gens, mon passage en psychiatrie faisait fuir, quelques bons amis et des amis prêtres n’ont pas renoncé à m’écouter et à m’aider : quand on peut en parler, on se sent plus libre, plus calmes…

J’ai travaillé ensuite quatre ans comme chargée de communication d’une association, à temps partiel au début. Quand on m’a demandé de passer à plein temps, j’ai dû expliquer mes limites…Le sommeil restait très mauvais, même si par ailleurs, j’étais plutôt stabilisée. Mais les médicaments me fatiguaient beaucoup. A la fin de cette période, je n’arrivais plus tenir le plein-temps. J’ai quitté l’association, et me suis convaincue de rechercher du travail avec la RQTH (reconnaissance de qualité de travailleur handicapé), de me tisser un réseau, en allant sur des salons, en faisant partie d’un groupe de chercheurs d’emploi... Via Cap emploi (l’équivalent de Pôle emploi pour les personnes handicapées), j’ai été contactée par une grande entreprise où je suis restée 9 ans. Je restais un peu déstabilisée par cet univers impersonnel. Sur la fin, des personnes malveillantes m’ont rendu la vie difficile. Maintenant je recherche à nouveau un travail à temps partiel.

Porter du fruit

Pendant ces années, ma famille m’a beaucoup aidée ; ma mère venait me rendre visite à la clinique, c’est elle-même une battante qui va toujours de l’avant. Je sais que beaucoup de monde a prié pour moi, comme cet oncle bénédictin qui a fait prier toute la communauté pour moi. J’ai eu des oasis de reconstruction ; en particulier des couples amis. Ne pouvant avoir d’enfants du fait de mon handicap, je me ressource dans des familles qui m’accueillent, et à qui je peux me confier. Il y a eu un tissu de solidarité autour de moi. J’ai une famille nombreuse, j’ai pu m’adresser aux uns, aux autres, lorsqu’ils étaient disponibles. J’ai également reçu le sacrement des malades en paroisse - en petit comité, car je ne voulais pas que toute la paroisse connaisse ma maladie. Et puis j’ai été deux fois à Lourdes…

Depuis deux ans, j’ai un ami. Il m’accepte avec ma fragilité et est une grande source de tendresse pour moi. J’aimerais me marier, mais pour l’instant ce n’est pas encore ça. Je peux encore me trouver angoissée dans certaines situations : canicule, grèves des transports. J’ai besoin d’un rythme régulier. Souvent fatiguée avant, cela va bien mieux depuis qu’un homéopathe m’a prescrit un traitement quotidien de vitamines. Je n’ai plus trop d’épisodes maniaques, mais j’ai encore des symptômes dépressifs, notamment en novembre : c’est le pire mois, entre la Toussaint et les illuminations de Noël ! L’année dernière je faisais du yoga, et cette année de la méditation de pleine conscience. Je prends une demi-heure deux fois par semaine pour cela, et cela me fait du bien. Je fais aussi partie d’une communauté Foi et Lumière ; je me suis engagée dans l’interreligieux avec l’association Coexister : c’est ma façon de porter du fruit.

Recueilli par Cyril Douillet, ombresetlumiere.fr - 26 août 2019

Lire le dossier "Maladie psychique, l'espoir du rétablissement" : Ombres & Lumière n°231

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