Reportages

À la messe, les personnes handicapées ont la première place

Chaque dimanche matin, grâce à la mobilisation discrète de paroissiens de l’église Notre-Dame du Bon Conseil, à Paris, une dizaine de résidents porteurs d’un handicap du centre Robert Doisneau peuvent se rendre à la messe.
Guillemette de Préval
Publié le   à 14h25
5 min
À la messe, les personnes handicapées ont la première place
© G de Préval.

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Il est 9h30, une heure avant la messe, et frère Alexis est sur le pied de guerre. Comme chaque dimanche, ce religieux de la congrégation Saint-Vincent-de-Paul, 68 ans, visage jovial et œil rieur, arpente les couloirs du centre laïc Robert Doisneau, dans le 18e arrondissement de Paris, pour battre le rappel. Il vérifie que la dizaine de résidents volontaires, tous porteurs d’un handicap, sont prêts à se rendre à la messe de la paroisse Notre-Dame du Bon Conseil, à une rue voisine de là. « Bonjour, comment vas-tu ?, lance-t-il joyeusement en entrant dans la chambre d’une femme dans unegrande dépendance. Je vais chercher quelqu’un pour qu’on puisse t’habiller ! » Et le voici qui repart vers le réfectoire pour chercher une aide-soignante, s’arrêtant souvent pour saluer les résidents, qu’il côtoie depuis maintenant deux ans. « Alors, comment va monsieur le prélat ? », l’alpague à sa vue Evariste, de fines lunettes noires sur le visage, en fauteuil roulant. Les boutades fusent, immédiates, entre frère Alexis et cet ancien économiste qui a fait un AVC frontal il y a quelques années. « Allez, tous à la seum’!», continue ce quinquagénaire qui parle plus vite que son ombre.

Rencontrer le voisinage

Dans la rue, Edouardo, Philippe, Magali et Thierry se passent le relais pour aller chercher, un à un, les résidents dans leur fauteuil. Ce dimanche-là, il y a comme une ambiance du sanctuaire de Lourdes dans la rue de la capitale au ciel gris. Voilà sept ans qu’un lien s’est, petit à petit, tissé entre ces deux mondes. Tout a commencé par un envoi en mission par le curé de l’époque, le père Dominique Chéreau. Ce dernier propose à ses paroissiens d’aller, en binôme, à la rencontre du voisinage du quartier du Bon Conseil. Deux paroissiens entrent alors en contact avec le centre Robert Doisneau et ses 120 résidents. Mais c’est surtout une mauvaise chute du père Dominique qui a accéléré les choses : « Il s’est cassé la cheville et a passé ses premiers temps de convalescence à Doisneau », explique frère Alexis.

Ce séjour passager l’invite à proposer la messe au centre. Puis naît l’idée de permettre à quelques résidents de venir assister à celle de la paroisse, aidés par une poignée de fidèles pour pousser les fauteuils. La mort soudaine de ce prêtre n’empêche pas l’initiative de prendre racine. Quelques frères de la congrégation Saint-Vincent-de-Paul, implantée au Bon Conseil, prennent le relais. Par ailleurs, la mère de l’ancien curé, le père Franck, a été admise au centre, rendant plus étroits encore les liens entre ce lieu de vie et la paroisse.

Une célébration plus vivante

« J’aime beaucoup venir à la messe ici, raconte, à la sortie de la célébration, Nathalie, 56 ans, l’œil plein de vie malgré l’hémiplégie gauche dont elle est atteinte, causée par un arrêt cardiaque en 2011. La cérémonie est plus vivante que celle du centre : ici c’est chanté, c’est beau ! » Et puis, cette paroisse a une place particulière dans le cœur de cette mère de deux enfants : « J’y ai été baptisée en 2016 », témoigne celle qui, depuis cette année, accompagne des catéchumènes vers le baptême.

À ses côtés, Yves, 55 ans, apprécie le « côté collectif et communautaire » de ce temps. « Sans la messe en paroisse, on aurait une foi plus individuelle », appuie celui qui a contracté une grave maladie après avoir entamé une grève de la faim au Chili pour des raisons politiques. L’homme, au regard doux, porte aussi un attachement particulier à Notre-Dame du Bon Conseil. Ce passionné du philosophe René Girard y a reçu le sacrement de confirmation il y a sept ans.

« En tant que chrétien, il nous faut aller vers celui qui, d’apparence, n’a pas tout ce qu’il faut, celui qui n’est pas beau, qui n’est pas dans la norme. »

La place des pauvres

L’initiative paroissiale porte des fruits. Matériels d’abord, car voilà cinq ans que des ascenseurs ont été installés à côté des quelques marches qui mènent à l’église. Devant l’autel, les premiers bancs ont été retirés pour permettre aux personnes en fauteuil de s’installer. « Eh oui, c’est pour nous ! À la première place, devant le Seigneur ! », réagit Nathalie, l’esprit volontiers espiègle. Ces fruits sont aussi spirituels. « Nous voyant partir à la messe, une des résidentes vient désormais avec nous depuis quelque mois », se réjouit Edouardo, 50 ans, l’un des premiers paroissiens moteurs de l’initiative.

Auprès du personnel soignant aussi, la démarche interroge. « Lorsque l’on part à l’église, certains nous demandent de prier pour eux », explique Nathalie. La paroisse elle-même en sort grandie. À la fin de chaque messe, le célébrant, sur indication du frère Alexis, demande à l’assemblée des volontaires pour raccompagner les résidents sur le trajet du retour. « Cela nous interroge sur la place du pauvre dans l’église, admet frère Alexis. En tant que chrétien, il nous faut aller vers celui qui, d’apparence, n’a pas tout ce qu’il faut, celui qui n’est pas beau, qui n’est pas dans la norme. Et, souvent, la foi des résidents se révèle être un guide pour ceux qui les accompagnent. Ils nous disent combien Dieu nous aime avec nos fragilités ».

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