À Évreux, l’art se découvre les yeux fermés
« Comme tes œufs en chocolat, cette statue de Jupiter en bronze est creuse à l’intérieur », glisse à l’oreille de son fils Stéphanie, la mère de Sévane, 13 ans, non-voyant, lors d’une visite préparatoire au musée d’Évreux pour le rendre accessible. En l’état, sans l’aide maternelle, l’adolescent n’aurait pas accès aux œuvres en autonomie.
Pour y remédier, le Grenelle du handicap de la ville est à la manœuvre. Ce groupe de travail, créé par la municipalité en 2014, réunit près de 150 bénévoles, porteurs de handicap ou non, pour co-construire des projets d’accessibilité. Ce 11 février 2026, jour anniversaire de l’adoption de la loi phare dans ce domaine, datée de 2005, une quinzaine d’usagers lambda et de personnes issues du monde de la culture, porteurs de troubles du spectre autistique ou non-voyants, se sont donné rendez-vous. Leur objectif? Identifier les besoins des publics concernés par le handicap, notamment visuel, et sélectionner les œuvres à adapter.
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Sévane, assis sur une petite chaise pliante pour libérer ses mains de la canne blanche, manipule une brisure de céramique un peu rugueuse. « Ce fragment date de l’Antiquité, mais c’est ce qui se rapproche le plus du matériau de ce vase néolithique sous vitrine, commente Naïg, médiatrice culturelle du musée, chargée de donner des idées pour visiter sans les yeux. Là, voici un aureus d’or. On a reproduit la pièce gallo-romaine pour que vous puissiez toucher le profil gravé au recto. » Plus loin, elle tend une silhouette en 2D, figurant la posture de la statue de Jupiter: la main droite levée et la gauche, pourvue d’un petit cylindre vide, initialement prévu pour un foudre d’éclairs. « Je ne sens pas le cylindre », proteste Sévane.

La réunion du jour vise justement à repérer ce qui fonctionne ou pas pour un public porteur de handicap. «Le toucher de l’aureus n’apporte rien parce que la pièce est trop petite, souligne Sylvain, retraité aveugle de 75 ans, président d’une association pour les personnes déficientes visuelles dans l’Eure, et déjà bénévole lors des vingt autres réunions du Grenelle. On ne distingue pas bien le profil.» Christiane, sculptrice et médiatrice culturelle à la maison des Arts d’Évreux, suggère: «On pourrait réaliser un agrandissement de la taille d’une assiette, comme au musée de la monnaie à Paris?» Quant à Solène, auto-entrepreneuse en maquette pédagogique et atteinte de troubles du spectre autistique, elle peine à trouver ses repères dans l’espace: «On passe du néolithique au contemporain. Il y a de quoi être perdu.» Nathalie Dionis, coordinatrice des actions en faveur des personnes handicapées d’Évreux et animatrice du Grenelle du handicap depuis quatre ans, propose un guidage, peut-être avec des rails.
«Moi, il me faut peu de choses pour me faire une idée, se réjouit Sévane, aveugle de naissance. Je suis un grand imaginateur!»
Stéphanie identifie une autre difficulté: «Être non-voyant ne signifie pas avoir les mêmes besoins.» Sylvain a perdu la vue à la suite d’un accident. Il aspire à connaître de nombreux détails pour se représenter une œuvre, à partir de ce qu’il a pu voir, avant. «Moi, il me faut peu de choses pour me faire une idée, se réjouit Sévane, aveugle de naissance. Je suis un grand imaginateur!» lance-t-il avec malice, très heureux de son néologisme.
En guise de conclusion, Nathalie Dionis pointe les œuvres qui lui ont tapé dans l’œil, celles qui se prêtent bien aux découvertes sensorielles. Elle retient, dans un premier temps, la tapisserie d’Aubusson sur le fils prodigue, à proposer en audiodescription, avec le toucher de certains tissus portés par les personnages représentés. «Je pense aussi à la statue de Jupiter, élément phare en archéologie, précise-t-elle, ou au vase néolithique, parce qu’il présente différents niveaux de lecture, à la fois simple objet du quotidien et pièce utilisée dans des rituels plus sophistiqués.» Selon elle, rendre accessibles ces pièces devrait prendre encore un an de travail.
Les stores des fenêtres descendent doucement tandis que le groupe quitte les lieux, comme un écho aux yeux voilés des visiteurs. Ils sont privés de la vue, Évreux ne les privera pas de culture.