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Aveugle, diacre du diocèse de Nanterre, André Haurine donne la communion avec l'aide de son épouse. © C. de La Goutte / Ombres & Lumière

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« Vis-à-vis des personnes en situation de handicap, l’Eglise est à la moitié du chemin »

Evêque émérite de Nanterre (Hauts-de-Seine), Mgr Gérard Daucourt connaît bien les personnes en situation de handicap. Il évoque pour Ombres & Lumière les avancées qui ont eu lieu depuis 50 ans dans l’Eglise pour ces personnes, et ce qu’il reste, selon lui, à accomplir.

Dans ces 50 ans écoulés, quels sont pour vous les événements marquants qui ont permis une ouverture progressive de l’Eglise en France aux personnes handicapées ?

La plupart du temps, ce sont les personnes elles-mêmes en situation de handicap, leurs familles, et des chrétiens laïcs ou religieux ayant entendu leur cri qui ont fait bouger l’Eglise. Je pense à des fondations d’associations, comme Voir ensemble pour les personnes aveugles et malvoyantes qui vient de fêter ses 90 ans, l’Arche par Jean Vanier, l’OCH par Marie-Hélène Mathieu dont l’œuvre rejoint toutes les situations de handicap. L’OCH a vraiment sa place dans l’Eglise et bien au-delà. Avant l’OCH, il y avait eu la fondation du Secrétariat Catholique de l’Enfance Inadaptée (SCEI) en 1959 devenu le SCEJI (Service Catholique Enfance Jeunesse Inadaptées) en 1964, un service inscrit dans la pastorale des diocèses aujourd’hui appelé Pastorale des Personnes Handicapées (PPH). Enfin je pense à d’autres associations comme Amitié Espérance qui rassemble des personnes en souffrance psychique depuis 1978, et plus près de nous : Relais Lumière Espérance pour les proches de personnes malades psychiques en 1981. Sans parler d’A Bras Ouverts, Simon de Cyrène…

Parmi les événements marquants, je retiendrais le 1er pèlerinage de Foi et Lumière en 1971. Il continue de marquer l’Eglise par les répercussions qu’il a eues au-delà de l’Eglise de France. La présence des personnes en situation de handicap aux Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) avec leur diocèse ou d’autres mouvements a également permis de faire bouger les choses. Je me souviens des JMJ de 1997 à Paris, beaucoup de jeunes ont pris conscience en vivant le lavement des pieds à Saint-Eustache avec des personnes en situation de handicap, que nous avons tous des dons à mettre au service les uns des autres. Enfin, il y a eu le rassemblement organisé par la PPH à Lourdes en septembre 2016 « Avec un handicap, passionnément vivants ! » qui a montré un désir des personnes de prendre la parole.

Les différents papes ont-ils donné une impulsion ?

Oui, l’impulsion que les papes ont pu donner est extrêmement importante depuis Paul VI qui a été touché par les visites que l’Arche lui a rendues. Ensuite, la pensée de Jean Paul II nous a aidés à comprendre progressivement que la personne quel que soit son handicap a quelque chose à dire, qu’elle est une messagère à écouter. Non seulement, Jean Paul II l’a dit mais il l’a exprimé par son témoignage quand il a fait le choix de rester jusqu’au bout sur le siège de saint Pierre malgré sa maladie très invalidante et son handicap. Il nous a ainsi montré la valeur de toute vie. Je retiens de Benoît XVI son attention aux personnes malades lors de son pèlerinage à Lourdes en 2008. Et enfin, avec le Pape François, la priorité est donnée à la personne handicapée, malade, pauvre, exclue, faible… On le voit faire arrêter sa voiture au milieu de la foule pour parler avec une personne handicapée ou la prendre dans ses bras. C’est impressionnant ! Dans ses voyages pastoraux, il va toujours visiter un orphelinat, un hôpital,… A l’occasion du Congrès « catéchèse et personnes porteuses de handicap », récemment, François a eu des mots forts souhaitant : « que les personnes porteuses de handicap puissent être elles-mêmes toujours plus catéchistes dans la communauté, y compris par leur témoignage, pour transmettre la foi de façon plus efficace. »

Comment l’Eglise a-t-elle accompagné les personnes en situation de handicap pour qu’elles prennent leur place de baptisés?

Les personnes en situation de handicap baptisées n’ont pas à prendre leur place dans l’Eglise. Elles l’ont ! C’est à nous de la leur reconnaître. Sur le plan pastoral, de nombreux travaux et documents catéchétiques ont été réalisés pour leur faciliter l’accès aux sacrements. De même, depuis plusieurs décennies, dans les paroisses, on leur porte plus d’attention, on met les personnes en fauteuil roulant au premier rang dans l’église, on demande à une personne aveugle qui pratique le braille de lire une lecture au cours de la liturgie.

Tout cela est positif et beau. Mais je crois que nous n’avons pas encore pleinement mis en application la parole de saint Paul : « les plus faibles sont nécessaires au corps du Christ. » Nous avons progressé avec notamment l’ordination diaconale d’hommes porteurs de handicaps différents. Cette évolution est importante car une des missions du diacre est tournée vers les personnes plus faibles. Or dans ce cas-là, il ne vient pas de l’extérieur de ces personnes mais il est parmi elles. Il peut ainsi vraiment aider à ce qu’on reconnaisse leur place dans l’Eglise.

Que nous dit saint Paul ? Qu’il nous est nécessaire – ce n’est pas une option – d’écouter ces personnes, d’entendre leurs messages, de nous laisser transformer par elles. Comment ? En simplifiant notre vie d’Eglise et notre vie tout court ! Encore aujourd’hui, pour bon nombre de chrétiens, ces personnes dérangent. On aime beaucoup les faibles, les pauvres quand ils sont loin. Quand ils sont près, on veut bien les aider et faire quelque chose pour eux, mais il ne faut pas qu’ils nous dérangent trop : je pense par exemple aux regards qu’essuient encore des parents parfois à la messe quand leur enfant autiste crie ou circule dans les allées.

En d’autres termes, réjouissons-nous du chemin parcouru, mais reconnaissons qu’il n’a pas encore atteint toute la vie de l’Eglise ni le cœur de chaque baptisé.

Selon vous, que reste-t-il à faire dans l’Eglise ?

Je pense que les paroisses pourraient régulièrement s’interroger sur la manière dont les plus faibles et les plus fragiles sont des membres actifs de l’Eglise au sein de leur communauté. Si on croit qu’une personne faible ou fragile est une des formes de présence de Jésus, on doit s’interroger : est-ce que notre communauté accueille cette personne comme un signe de la présence de Jésus ? Alors, cela ne se traduit pas uniquement par les personnes en fauteuil au premier rang… C’est beaucoup plus profond.

La générosité est là : on aide les personnes pauvres ou handicapées. C’est bien. Mais, pour nous chrétiens, c’est la moitié du chemin car nous croyons qu’elles sont présence de Jésus et nécessaires. Nous avons à recevoir de ces personnes. C’est une conversion des yeux et du cœur qui n’est jamais terminée. 

Propos recueillis par Florence Chatel, ombresetlumiere.fr – 21 décembre 2017

Tout le dossier « 50 ans dans l’histoire des personnes handicapées » : Ombres & Lumière221

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